Le philosophe Francis Wolff était l’invité de la semaine culturelle organisée par la peña Jeune Aficion de Saint Sever qui fêtait ses quarante ans la semaine dernière. A cette occasion il nous a donné son sentiment sur le projet de loi porté par Aurore Bergé et Samantha Cazabonne qui vise à interdire la corrida au moins de 16 ans pour préserver la jeunesse de la violence :    

Mon premier sentiment c’est d’espérer que cela échoue. Que cela n’arrive pas sur le bureau de l’Assemblée. Et si par hasard ça se passe que cela ne soit pas adopté. Chacun sait que les enfants ne sont qu’un prétexte et qu’il s’agit de couper l’herbe sous le pied aux aficionados et plus spécialement à la transmission de l’aficion. Ce qui permet à une culture de se transmettre ce sont les rapports parents/enfants. C’est une éducation qui se fait en famille progressivement. Les enfants y adhèrent ou pas c’est autre chose. C’est fait aussi pour détruire les rêves de certains de devenir torero.

-Y-a-t-il des raisons valables de le faire ?

-On invente des prétextes. C’est comme pour la nudité: en fait ce sont les parents qui sont choqués par la nudité. J’ai amené mes enfants petits à la corrida, mes amis aussi, je n’en connais pas que cela ait traumatisés qu’ils y reviennent ou pas. C’est l’occasion d’expliquer ce qu’est un toro. Jamais un enfant avec son chien et son chat ne comprendrait ce qu’est un toro sauvage Tous les psychologues le savent, ce n’est pas comme ça que se communique la violence. La violence ne se transmet pas en regardant un spectacle comme la corrida. D’ autant que la violence dans la tauromachie, est une violence sublimée, ritualisée. Elle a un sens à l’intérieur d’une symbolique à laquelle les enfants sont très attentifs. Ils posent des questions : pourquoi le toro charge ? Pourquoi l’homme fait-il ceci ? Ça leur donne une sorte de prise de conscience d’une animalité à laquelle ils ne sont pas habitués. Donc ce projet est absurde et je me battrai pour qu’on ne coupe pas l’herbe sous le pied à la corrida de cette façon.  

-Beaucoup d’aficionados sont dans le déni, ils pensent que cela n’arrivera jamais. Y-a-t’il un vrai risque ?

-Il y a un vrai risque dans la mesure où c’est comme ça que ça commence. C‘est comme ça que cela a commencé à Barcelone. Barcelone était une des arènes les plus fréquentée au cours du XXème siècle. On a commencé à interdire aux adolescents de venir et quelques années plus tard c’était l’interdiction pure et simple. En même temps cela a correspondu à une génération: les andalous de l’intérieur, n’ont pas voulu transmettre parce que cela paraissait honteux. L’interdiction a fonctionné comme un signal montrant que ça ne serait pas bien d’aller à la corrida. Quelques années plus tard la corrida était morte en Catalogne

-Il faut donc se méfier ?

-Oui. La corrida est blindée jusqu’à maintenant juridiquement. Il y a eu des tentatives depuis une dizaine d’années pour l’interdire, changer la loi. On est passé par les Cours d’Appel, le Conseil Constitutionnel et tout a échoué. Maintenant la technique est nouvelle mais elle est habile car une société comme la nôtre est toujours sensible à l’argument des enfants. Dès lors que l’on parle des enfants cela devient une sorte de vérité intouchable. Cela désigne la tauromachie comme si c’était une obscénité, comme il s’agissait de sexe ou de la violence.

Recueilli par Pierre Vidal

A lire: « Francis Wolff, moments de vérité » par Pierre Vidal, collection La Verdad, éditions Gascogne.

Photo tirée du film « Un filosofo en la arena »