Joseph Peyré (Photo Journal Sud-Ouest

Après le très beau texte d’Exbrayat hier, toujours dans l’intention de mettre en lumière des pages méconnues en relation avec la corrida, histoire de faire briller la flamme de l’espoir et de goûter au miel de l’évasion dans ces périodes très dures pour nous tous, partons maintenant avec Joseph Peyré, un écrivain qui, comme mes amis le savent, m’est cher car il a évoqué le monde taurin avec authenticité et romanesque.

Joseph Peyré (1892-1968) d’origine béarnaise (né à Aydie à côté de Garlin) a obtenu le prix Goncourt pour « Sang et Lumières ». Il a été baptisé par la critique Espagnole le Hemingway français. Voici un extrait de l’intervention que j’ai faite lors d’un colloque récent sur son oeuvre à L’Université de Pau (UPPA).

Pierre Vidal

« J’ai eu l’occasion de consulter et de transcrire « Les carnets de Joseph Peyré » il y a maintenant plus de vingt ans. Son neveu Pierre Peyré en est le dépositaire. Ces carnets ont été écrits lors de son passage à Madrid à la fin des années trente, avant le début de la Guerre Civile Espagnole au moment le plus critique de la jeune république. Il était alors correspondant de la presse française, un des rares témoins de première main de cette époque troublée, pour ne pas dire dramatique. C’était déjà une signature prestigieuse mais ses observations témoignent d’une grande qualité d’écoute et d’observation. C’est un vrai travail d’enquête à l’ancienne, c’est-à-dire au plus près des individus qu’ils soient puissants ou misérables. Une enquête qui a été menée principalement dans le milieu taurin de la période et qui a servi à l’écriture de sa trilogie consacrée à la corrida.  

(…) Ce sont des témoignages de première main, ceux recueillis auprès des banderilleros ou des revisteros, ces journalistes spécialisés, sur les succès, les échecs, les blessures les plus graves mais aussi le fonctionnement du milieu taurin opaque par définition. Peyré réussit à noter par exemple les sommes que chaque acteur du mundillo du plus modeste au plus célèbre recueille. Il entre chez les toreros les plus célèbres et fait l’inventaire de leur mobilier, de leur garde-robe où s’accumulent les précieux costumes de lumière. Il note leurs dépenses dans les restaurants, les tablaos ces boîtes de flamenco, ces aumônes ou ces dons attribués à leurs obligés, les revisteros notamment. Il sait le nom des prostituées qu’ils fréquentent régulièrement et ce qu’elles demandent. Il connaît les souteneurs, qui souvent appartiennent au milieu taurin. Et on le voit bien clairement : tout s’achète, sauf le courage. Et les toreros sont les victimes d’un entourage avide qui vit à leur crochet ».

Voici quelques extraits de ces carnets:

« Saouleries de Marquez

Fêtes sombres organisées au Palace par Bonilla, avec Corrochano (grand critique taurin de l’époque). Le tenancier. Chicote (sa boîte existe encore, c’est un classique madrilène). Au moins 5000 pesetas. Un jour parti pour toréer au campo,en traje corto, reste à Villarosa, effondré par terre entre deux chaises, un billet de mille pesetas à la main et chantonnant devant les chanteurs de flamenco ».

Joseph Peyré évoque aussi le sort terrible des plus modestes dans ce Madrid glacée et affamé. On pense alors à la fameuse nouvelle d’Ernest Hemingway « La capitale du Monde »:

« Les picadors

Salvador Molina . « Panadero » 93 kilos.1m 73.Né à Puente de Vallecas- Ferrovario. Besoin de manger. Salaire 7 ptas par jour. Sauf dimanche- 8 personnes à nourrir, dont ses deux enfants-Beau-frère au chômage. Entre à l’Union des Picadors par Atienza après avoir toréé 10 courses sin cobrar (c’est-à-dire sans avoir été payé). Le tarif est alors de 100 pesetas par novillada 125 par corrida mais l’empresa de caballos ne le paie que 40 à 45 pesetas gardant le reste. Couche dans écuries au pied des chevaux ».

A suivre…