Poursuivons la lecture des travaux préparatoires aux romans taurins du grand écrivain Joseph Peyré, injustement oublié aujourd’hui. Ces fameux « carnets » représentent un trésor unique pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la tauromachie. Autant dire pour tout aficionado. Trésor aussi pour ceux qui s’intéressent à la période de l’histoire de l’Espagne qui correspond au départ du roi Alphonse XIII, auquel Peyré assistera, et aux difficultés de la seconde république, avant le coup d’état et le début de la guerre civile.

Jospeh Peyré note dans ses carnets les honoraires de « La Union de picas » en 1933, syndicat vertical des picadors :

« Groupe spécial, Belmonte 1 picador et 1 banderillero à 750 pesettes, premier groupe Marquez 2 picadors et 2 banderilleros à 400 pesettes ». Il va jusqu’à noter ce détail: « carnet d’identité  avec feuillets ou timbres annuels des cotisations. Un picador non despedido au 15 décembre est considéré comme gardé par le matador ».

« Guadalquivir » le second roman de la trilogie taurine de Peyré après « Sang et lumières » et avant la « Tour de l’or »

C’est donc un gros travail d’investigation et ces carnets au style elliptique écrit dans ce sabir franco-espagnol qui caractérise la critique taurine en témoignent. Peyré observe, fouille, cherche le détail tout cela dans un souci d’authenticité. Ainsi l’habillement du matador :

« 3 paires de bas : coton gris. Caoutchouc. Soie rose. Escarpins servent une fois : semelle cuir léger strié contre glissades. Gilet soie. Caleçon. Chemise fil devant « bouillonné ». Dans écrin avec parure –cadeau inutile de Maribel- : 3 paires boutons rubis-monture or- une pour le col qu’on met, les deux autres pour le plastron –qu’on ne met pas, boutonné par boutons intérieurs : on perd tout avec le taureau. L’ancienne ceinture était dangereuse, parceque la corne s’y prenait. Incidence du costume-danger. Le petit mouchoir de soie « Marquez » pour bosillo blanc. La montera : soie brodée sur velours –dans carton de cuir- les épées à l’air. Les 3 puntillas sans étui : l’une pour couper oreilles. La casserole à éponge pour laver les épées ». 

 Mais si le regard de Peyré est parfois ironique, il reste toujours humain ; on sent qu’il y a chez lui de l’empathie pour ce monde dur mais attachant où, chacun à sa place, possède ses qualités et es défauts. Ce qui le fascine ce sont les ressorts de cet univers, ces lois souterraines, cette hiérarchie complexe et ce destin amer toujours qui attend le personnage central, la vedette, la « figura ». Il est admis dans le premier cercle des vedettes du moment, rapporte les montants des contrats des uns et des autres, décrit leurs manies souvent puériles, leurs dépenses les plus intimes note ce qui fait leur intérieur, fouille les armoires où sont rangés leurs costumes, mentionne leurs couleurs et leurs ornements.

« Vestiaire de Marquez

Fait quatre costumes par saison à 2000 pesetas. Le capote de paseo à 2500 pesetas. Costume rose, brodé de blanc ça ressemble aux roses. La pierre est verte (donc la ceinture de soie et la cravate assortie) mais elle existe set aux épaules. Sur le devant, la veste est brodée de soie. Les deux pompons arrière des épaulettes sont enveloppés dans des sachets. Vu le capote de paseo qui porte brodés les fers de toutes les  ganaderias. Ornement sacerdotal. Les fleurs sont, l’œillet, la rose, la pensée ».

Et Peyré note à part, préparant son roman : « Faire le costume au repos. Drame du costume. Le même que celui de la course et il faudra le montrer au dénouement ».

Joseph Peyré s’intéresse aux modestes, à ces banderilleros qui courent le contrat ; à leur quotidien : ces hôtels minables, la frugalité de leurs repas et aux combines qui leur permettent de survivre. Pittoresques, ils sont la chair à canon d’un spectacle sans pitié, mortel souvent et qui est une sorte de métaphore du chaos dans lequel le pays va être bientôt précipité. Peyré est proche de ses interlocuteurs, il porte sur eux un regard plein d’humanité. Ainsi sur le plus humble de ce monde rouage indispensable néanmoins : le mozo de espada ou, comme il le dit, mozo de estoque ; on devait nommer cette fonction ainsi à cette époque.

« Bonilla de Marquez-Usé à 40 ans, tellement de plis visage que les yeux presque fermés. Porte des costumes de son maître, dont il est ainsi le double. Se muera mi madre ! Il a dans carnet sale effigie du Christ et photo où il tient l’anse marchande de fleurs, coupée, à cause de la famille. Solozarno lui donne le sueldo : un douro par jour. Marquez des cadeaux qui lui font 60 douros par mois. « Ganar el cocido ». Pied abimé par un taureau. Non ! Par maladie et cachots. 6 mois de cellule pour avoir donné trois coups de couteau rue de Jerez. Où il était verrier.  Enfant toréait le bétail du matadero. A Salamanca enfant on l’appelait « niño de los quites dobles ».

Tout cela ne s’invente pas… Et Antonio Marquez Serrano le Ricardo héros du roman, « Sang et Lumières » qui obtiendra le Goncourt qui va se marier avec la grande chanteuse Conchita Piquer aura vécu, comme le dit le critique taurin César Jalon, Clarito: « une vie professionnelle à la merci des circonstances bien plus qu’en lutte contre elles ». Il ne laissera pas une grande trace dans l’histoire de la corrida. C’était un torero classique, académique mais froid et manquant de charisme. Il va cependant être parmi les plus sollicités à la fin des années trente. Il aura totalisé 403 corridas quand il aura pris sa retraite en 1938. En 17 ans de carrière c’est un chiffre à la fois considérable mais limité pour ce que l’on appelle une « Figura » c’est-à-dire une star des ruedos. C’est aussi un matador emblématique du milieu avec lequel il restera lié jusqu’à sa mort devenant un éleveur de premier plan.

Pierre Vidal

PS En réponse à vos demandes: Ces « carnets de Joseph Peyré » n’ont toujours pas été édités, hélas!

Si vous avez des textes à faire partager, inédits ou pas, envoyez les moi que, dans ces moments d’angoisse, nous vivrons, grâce au génie des écrivains, notre belle et grande passion: les toros.

pierrevidal.ratabou@orange.fr