Le toro se relève, l’épée encore plantée. El Juli l’enlève, doucement. Il demande à la cuadrilla de s’éloigner, les péons font un demi-cercle. Et lui se retire. Face à l’animal, il s’arrête au centre de l’arène. Le toro le regarde, titube, s’appuie sur les planches, se redresse. Il va vers l’homme. Il arrive à sa hauteur. Ils se font face. Un dernier regard. Le toro, à ses pieds, tombe, mort. El Juli abandonne muleta et épée. Une seconde, tout se tait. Puis le Juli saute, sourit en grand. La foule libérée, éclate en applaudissements.

La fête a pris le dessus. L’arène est devenue « l’abattoir joyeux » que Gómez de la Serna oppose aux « abattoirs tristes ». Ce moment est, peut-être, le seul moment d’émotion du seul contre six du Juli lors de la dernière Feria du Pilar, à Saragosse. Le toro brave était de l’élevage du Pilar.

Revient en mémoire le dialogue entre toro et bœuf rapporté par Ruben Darío. Le premier ne peut cacher sa rage le matin de la corrida alors que l’attend une mort inéluctable : « hier l’air libre, le soleil ; aujourd’hui le bourreau. Y a-t-il pire supplice ? » A quoi le bœuf lui répond « le joug ». Pour le poète nicaraguayen célébrer, y compris dans sa mort, les vertus et la nature combattante de l’animal est plus digne et respectueux que le soumettre, dès son plus jeune âge, aux seuls besoins de l’homme.

Vivre libre et mourir debout, ou survivre enchaîné et mourir un peu plus tard, à l’abattoir? Il est peut-être discutable de prêter à l’animal un tel questionnement. Nul homme ne saurait y échapper. « C’est en prenant conscience d’être mortel que l’homme s’est posé la question du sens de son existence et qu’il est devenu vraiment humain » affirme dans un petit livre[1] à l’humanisme tranquille et profond d’un aficionado qui pense, le Père Jacques Teissier. Pour lui, la corrida est « une effraction salutaire ».

Faut-il pour vivre risquer sa vie face au toro? La mort possible du torero est un drame assumé, un risque choisi, qui faisait dire à Ramón Gómez de la Serna[2], dialectique embarrassée, que le torero qui « n’est pas suicidaire, mais assassin de lui-même » a « quelque chose de suicidaire ». On aime la réponse ironique de Juan Belmonte au grand romancier Valle Inclán qui, « […] lissant avec les pointes de ses doigts effilés son énorme barbe », lui déclare plein d’admiration « tu n’as plus qu’à mourir dans l’arène, Juanito ! 

  • On fera ce qu’on peut, Don Ramón ! »[3].

Il répondait à l’exaltation dramatique qui avait suivi les morts de Joselito « El Gallo », et de Sanchez Mejías. Elles avaient bouleversé l’opinion. Et inspiré des poèmes parmi les plus célèbres de la poésie espagnole. De l’incontournable « Llanto por Ignacio Sanchez Mejías » de Lorca et ses fatidiques « cinq heures de l’après-midi, cinq heures juste » à la chanson triste de Rafael Alberti, « sur la Mer Morte un bateau vogue vers la Roumanie, […] moi je navigue au loin, toi tu vas vers ta mort ». Mort écrite, nécessaire peut-être : « cours, toro, dans la mer, charge, nage ; ce torero d’écume, soleil et sable, ne te contente pas de le blesser, tue-le ».Sans oublierla soumission, tranquillement désespérée, de Miguel Hernandez au destin, « ils se sont tous deux donné rendez-vous dans l’arène, tel jour, à telle heure et en tel propos ».

Ces poètes disaient, avec les mots de l’âme, ce que, sans peur du paradoxe, exprime le Père Teissier « pour vivre vraiment, en tant qu’être humain, il faut oser regarder la mort en face ». On n’ose lui répondre comme le jésuite et historien Juan de Mariana dénonçant la corrida au XVIIème siècle, déjà ! « Vous voulez du sang ? vous avez celui du Christ !»[4] Mon maniement de la chose théologique est trop limité pour savoir qui des deux religieux a pour lui la raison de leur commune conviction.

Mais Dieu dans tout ça, où est-il ? D’aucuns poussent l’indignation du jésuite espagnol au bout de sa logique métaphorique. Le toro est un dieu sacrifié ou tout puissant. Ainsi Leiris souligne ce qui confère « une valeur singulière à la performance du torero […] : toutes les actions accomplies sont des préparatifs techniques ou cérémoniels pour la mort publique du héros, qui n’est d’autre que ce demi-dieu bestial, le toro »[5]. Pour Angel Gonzalez, le toro est Dieu lui-même qui transperce un banderillero, Christ ou voleur, crucifié : « Tu étais là, endormi, bras levés/ quand, coup de tête soudain, Dieu, de sa corne, transperça ta poitrine »[6].

Faut-il la mort de Dieu pour que l’homme vive ? Le rituel est ancien, culte du dieu Bégo (le taureau) ou celui de Mythra détenteurs de la force et la fertilité. Le sacrifice d’un animal vivant devait permettre à ses participants de s’approprier ces vertus. L’on souhaite à Claude Lanzmann, aujourd’hui disparu, que se réalise son rêve. Il affirmait, sans doute un brin provocateur, « les corridas m’enchantent et concrètement les toros Miura. Après ma mort j’aimerais me réincarner en l’un d’entre eux ». « A la vie dans la mort » dit en écho Philippe Lançon[7] dans son beau texte sur la résilience d’une victime, lui-même, du terrible attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo.

La vie des uns se nourrit-elle de la mort des autres ? Question vraie, question scandaleuse. La corrida, décidément, dévoile bien des questions en nous. Elle nous permet de nous y confronter. Voire. Elle nous y oblige.

Yves Lebas


[1] Père Jacques Teissier « La corrida, effraction salutaire »   Au Diable Vauvert  – 2018

[2] Ramón Gómez de la Serna “El torero Caracho” Espasa Calpe – 1926

[3] Manuel Chaves Nogales «Juan Belmonte, matador de toros»

[4] Juan de Mariana «De spectaculis» in Jaime Olmedo Ramos «La fiesta en la literatura española no taurina» CEU Ediciones – 2008

[5] Michel Leiris « Miroir de la tauromachie »

[6] Angel Gonzalez « El Cristo de Velázquez »

[7] Philippe Lançon « Le lambeau »   Gallimard – 2018