Yves Lebas est président de l’école taurine d’Arles

Des élèves de l’école taurine d’Arles s’entraînent . / © Archives Maxppp / Thierry Lopez

« C’est Luis Francisco Espla qui l’affirme : « il y a un problème avec les écoles taurines »[1]. Cela le conduit, malgré de nombreuses demandes, à refuser de se consacrer à la formation des jeunes. Sa critique tient en une formule : les écoles taurines auraient tendance à « gâcher l’expression, cette manière de faire les choses propres à chacun ». Ne courent-elles pas le risque de privilégier un savoir technique commun au détriment de l’éclosion de personnalités diverses, quand ce n’est pas une tauromachie uniforme, celle du ou des professeurs, plutôt qu’elles ne poussent chaque élève à rechercher son esthétique personnelle, poursuivre la quête de son propre langage taurin ? On pourrait lui opposer le rôle décisif des écoles de Madrid d’abord, d’Arles ou Badajoz pour non seulement former des professionnels mais aussi faire surgir des toreros aussi divers que Joselito et El Juli pour Madrid, Talavante et Perera pour Badajoz, ou Savalli et Thomas Joubert pour Arles.

Les doutes d’Espla méritent néanmoins que l’on s’y attarde un peu. Ne rejoignent-ils pas les inquiétudes d’un professeur d’une école du sud-est que cette même préoccupation habite : « je me demande s’il ne faut pas laisser les élèves avec leurs défauts. Ils sont souvent aussi l’expression de leur personnalité. Mieux vaut leur montrer ce que cela implique, maîtrise et longueur de la passe, rythme des enchaînements, pouvoir sur le toro, etc. …, au lieu de toujours chercher à les corriger ». Pourtant Esplá est, lui-même, un témoin paradoxal. Il se proclame et revendique « toréador » parce que toréer est d’abord un métier. Et il laisse le terme « torero » à la philosophie. Son père, Paquito Esplá, était responsable de l’école taurine d’Alicante, c’est là qu’il a fait ses premiers pas, acquis les gestes du « métier » et il lui reconnait une évidente influence. Et puis, bien sûr, parce qu’il n’est pas n’importe qui dans l’histoire de la tauromachie.

Il nous faut reconnaître que certains peuvent s’ennuyer à voir des jeunes réciter une leçon plus ou moins bien apprise, mêmes gestes, mêmes attitudes, mêmes faenas, avec pour seules, pauvres, fantaisies les recettes du moment. Il fallait il y a peu débuter la faena d’une passe changée dans le dos, les redondos à genoux sont aujourd’hui de plus en plus prisés. Combien de huit ojedista a-t-il fallu subir ? ils s’agrémentent maintenant d’arrucinas ou de trois en un répétés à satiété. Et si la luquesina finale gagne des adeptes elle ne parvient pas à détrôner manoletinas ou bernardinas précédant le julipié, ou, de plus en plus, l’inévitable recibir.  Et voici que tous doivent maintenant réciter la leçon bien apprise à l’école et faire du Roca Rey ou du Lopez Simon, cette tauromachie de la mise en scène du danger plutôt qu’application des règles classiques du « parar, mandar et templar » ! A leur première sortie on s’émerveille et sourit. A la troisième fois ils ennuient des spectateurs qui les jugent en les comparant au modèle. Bien sûr la comparaison ne leur est pas favorable ! Elle se fait … à leur détriment.

Ce serait un peu court, et même injuste, que de s’en tenir à cette critique. Il est, en effet, un peu facile, de dénoncer un apprentissage purement « technique », trop « mécanique », qui oublierait le développement de la personnalité artistique des élèves, leur « âme d’artiste », celle que forge « l’école de la vie ». Le témoignage de Joselito[2], petit voyou madrilène devenu figura grâce à l’Ecole Taurine de Madrid, l’école de référence créée par Martin Arranz et Martinez Molinero en 1976, le contredit et apporte une dimension supplémentaire: « Ils nous apprenaient à toréer, mais nous inculquaient aussi des valeurs telles que la loyauté, le sens de l’effort, la capacité de sacrifice, le respect de nos aînés, ils nous apprenaient à conserver toujours notre dignité, combien même nous mourions de peur, ou ne réussissions pas à bien faire les choses. […] Les valeurs que ces hommes m’ont apprises, cette manière d’être face au toro mais aussi dans la vie, continueront de me guider jusqu’à ma mort. » Le père d’un élève l’exprime à sa manière : « si mon fils a eu son bac, c’est parce qu’il est rentré en torero dans la salle de l’oral de rattrapage : il était mort de trouille mais il savait que personne ne le saurait ! ». Le temps de maletillas parcourant la géographie taurine de capea en capea ou d’élevage en élevage et quémandant d’avoir un moment pour montrer leur talent est, heureusement, révolu. Au contraire, n’est-il pas remarquable le nombre de jeunes arlésiens issus de Barriol, quartier périphérique et difficile, et devenus toreros grâce à l’Ecole d’Arles ?

Une personnalité ne se forge pas seulement à l’école, ça se saurait ! Et une personnalité artistique est le fruit d’un long apprentissage et un difficile mûrissement, elle se nourrit et s’enrichit de toutes les influences. L’enseignement proposé dans les écoles s’élargit à d’autres savoirs que faire des passes à un taureau (même si c’est l’essentiel et le plus difficile !) : introduction à l’histoire de la tauromachie et des élevages à travers témoignages ou vidéos, conférences de vétérinaires, initiation à l’espagnol, …

Il est aussi d’autres aspects de la contribution éducative et sociale des écoles taurines, de leur participation à la diffusion d’une culture et d’une pratique lourdement questionnées. A travers l’organisation de spectacles taurins, toreo de salon, capeas, novilladas non piquées, elles animent souvent les fêtes des villages de nos territoires. En participant aussi à des fiestas camperas ou des tientas elles font connaître et vivre une pratique agricole et culturelle où l’homme et la nature, l’homme et le taureau, tiennent une place éminente. Elles sont une illustration populaire et ouverte à tous les publics des exigences d’une expression artistique totale. C’est dire qu’on ne saurait mesurer leur action à la seule aune du nombre d’élèves qu’elles forment. Peut-être ne serait-il pas mauvais qu’elles développent encore plus de partenariats avec d’autres acteurs éducatifs et culturels, qu’elles s’ouvrent à d’autres influences artistiques comme la danse, les arts plastiques ou le cinéma, qu’elles jouent pleinement leur rôle de passerelle entre public et acteurs, tauromachie et cultures ? C’est une piste à explorer pour consolider leur action vis-à-vis de partenaires publics aujourd’hui contraints, en particulier en matière financière.

Quand un jeune arrive à l’école il a entre 8 et 15 ans, et entre 17 et 20 ans quand il en sort, après au moins un an de novillada sans picador. C’est l’âge où l’on découvre le monde et se découvre soi-même. Choisir de le faire à travers la tauromachie est, dans le monde actuel, un choix pour le moins « étonnant ». Il mérite le respect. Et d’être soutenu. »

Yves Lebas


[1] Carlos Bueno «Luis-Francisco Esplá Toreador» Avance DP  2009

[2] José Miguel Arroyo  « Joselito el verdadero »  Espasa – 2012