Jean Cocteau (Galerie Herald) http://cocteaumediterrannee.blogspot.com/
    Il nous arrive, pas toujours, pas souvent même, mais qu’importe après tout, de sortir des arènes en toréant. Que s’est-il passé ? Qu’avons-nous vu, entendu, qui provoque en nous cette joie si particulière, qui nous transporte au point d’oublier peines et tristesses, qui nous fait croire que nous aussi nous pourrions « tutoyer le ciel », ou du moins comprendre ce que cela peut bien vouloir dire !

Jeunes ou vieux, agiles ou impotents, ou l’inverse ; hommes, femmes, hétérosexuels militants, homosexuels amourachés, ou l’inverse ; invétérés toristes, délicats toréristes, ou l’inverse ; connaisseurs encyclopédiques, spectateurs d’occasion, aficionados lassés, optimistes silencieux, pessimistes critiques, drilles amusés, ou tout cela à la fois ! Peut-être, par la grâce de toreros inspirés, nous sommes-nous rendus à « la musique en silence du toreo » comme Bergamín à Séville un jour de Corpus où « jamais [elle n’avait] eu plus de clarté, de transparence d’âme, qu’en ces trois toreros qui nous l’ont chacun transmise dans l’enchantement de leur chant propre »[1].

Comme disait Rafael El Gallo, les toreros artistes sont ceux qui ont un mystère à dire, et qui le disent. Et qui, le disant, nous le font voir, nous le donnent à entendre. Silencieux. Cela s’apprend-il ? Non, mais cela se transmet. Par des chemins mystérieux, propres à chaque torero, si l’on en croit Paco Camino : « A l’époque de mon apprentissage il y avait à Camas beaucoup de novilleros, et parmi eux Curro Romero. Je les voyais souvent s’entraîner sur le terrain de football. J’avais un peu un côté chien errant, j’étais assez paresseux, et je ne m’exerçais pas en faisant du toreo de salon. Je me contentais d’emprunter à chacun un détail que je mettais en pratique dans l’arène.

Personne ne m’a enseigné sa théorie du toreo. » [2] Et sans que celui qui transmet sache très bien le comment de cette transmission. Ni même peut-être en quoi elle consiste, sa nature exacte. El Viti l’avoue à François Zumbiehl : « L’effet qu’on produit dépend de l’état d’esprit dans lequel se trouve la foule. Parfois on met dans le mille avec un petit détail auquel on a su donner une grande résonance, et parfois avec un plus grand effort et un labeur dans l’ensemble plus efficace on n’arrive pas à faire naître l’étincelle. […] Certain jour inspiré, on sait vendre quelque chose qu’on croit sans importance, une simple demi-véronique ». Et, comme en écho, Pepe Luis Vázquez évoque ces moments magiques qu’il n’est pas près d’oublier, même s’ils furent fugaces : « Il m’est arrivé, je le reconnais, d’être inspiré, et de transmettre ce frisson, cette chose propre aux artistes du Sud[3] ».

Mais si El Viti ne sait pas ce qu’il transmet à la foule en général et à chaque spectateur en particulier, cela ne l’empêche pas de dominer, ou plutôt de dialoguer pleinement avec son outil d’artiste, cet outil si particulier qu’est le taureau.

D’ailleurs « la communication parfaite n’est pratiquement possible qu’entre l’homme et le taureau ». Peut-être est-ce cela qu’il transmet, justement. Instants merveilleux de « communication parfaite ». Est-elle fugace, ne concerne-t-elle qu’un homme fragile et un animal combattant ? Ce rêve existe, il n’est pas qu’illusion. Alors, s’oublient déceptions ou ennui.

Le cheminement de l’afición est un mystère. On peut être, comme Denis Podalydès découvrant la corrida un après-midi du 15 août dans la Maestranza de Séville, saisi de « tous les symptômes d’une révélation bouleversante.[4] » Le saisissement est souvent plus progressif. De père, ou grand-père, en fils et petit-fils, d’ami en ami, d’écrivain en lecteur, ou de hasard en nécessité, cet espoir, cette attente et ce plaisir incroyables se transmettent de génération en génération. « Je suis entré tout jeune dans la tauromachie comme on entrerait dans un cinéma les yeux fermés. Bon-papa Eugène me raconte la fiesta brava à travers la bande-son qui nous arrive des arènes – déferlantes de la foule, applaudissements, broncas, paso doble, silences, trompettes – et je me fais mon film. Bon-papa Eugène sait tout […] Officiellement, le petit-fils que je suis rend service à l’aïeul non-voyant en guidant ses pas. En fait, j’apprends à rêver le monde.[5] » Le narrateur au pied bot du conte de Catherine Le Guellaut n’a, lui, sans doute jamais mis les pieds dans de vraies arènes. Mais il rêve d’aller voir toréer le plus beau costume brodé par Maria. Dans l’attente il tient « pour elle, à coup de journaux découpés et de photos, en regard de ses croquis et de ses échantillons, les cahiers détaillés des prouesses de chacun des habits de lumière qu’elle brodait .[6]»

L’amour pour Maria, la fascination pour la beauté de l’art de la broderie taurine, font de l’infirme le revistero méthodique d’un « escalafón de luces ». Serions-nous passés de « la société de la transmission à celle de la communication »[7] ? Un observateur de notre temps, essayiste plutôt conservateur, Alain Fienkelkraut, s’en inquiète. Et l’amateur de corrida nourri des discussions sur les toreros et les toros qui « transmettent » ou ne « transmettent » pas ou plus, de s’inquiéter plus encore sur l’avenir d’une passion à ce point hors de son époque ? Non ! Au contraire ! La corrida est cet espace d’art et culture où le souci de la transmission, ce passage de témoin de nos émotions entre torero et toro, entre ce couple toréant et le public, entre aficionados, de génération en génération fait la force. 

Chaque fois que nous entrons dans une plaza nous espérons retrouver ce rêve réel. Et cet aficionado que l’on qualifie souvent de masochiste ou « sufridor » – ne préfère-t-il pas être de l’Atlético plutôt que du Real ? – est en fait un sage. Il sait attendre. Il ne perd jamais l’espoir.  
Yves Lebas

[1] J Bergamín “La solitude sonore du toreo »  traduction F. Delay  Seuil 1989

[2] Paco Camino in F. Zumbiehl  « Des taureaux dans la tête »  Autrement 1987

[3] El Viti ; Pepe Luis Vázquez  in F. Zumbiehl op. cité

[4] Denis Podalydès « La peur matamore »  Le Seuil  2012

[5] Michel Rostain  « Jules, etc. »  Kero  2015 ; Presse Pocket  2016

[6] Catherine Le Guellaut « « Marie Eternité » in « La sombra del sol »  Editions Cairn  2012

[7] Alain Finkielkraut in F. Beigbeder “Conversations d’un enfant du siècle” Grasset 2015