J’avais posé sur ma table de chevet « Juan Bautista Par lui-même », remettant au lendemain, chaque, soir sa lecture. A tort, car franchement c’est un livre formidable. Passionnant. Facile à lire. Agréable, car les photos y sont émouvantes ou splendides. Destiné à tous les publics : les aficionados d’abord, tous ceux qui aiment Juan Bautista pour les grands souvenirs qu’il leur a procuré mais aussi, et à mes yeux c’est essentiel, pour la leçon de vie qu’il donne à tous. Pour cette trajectoire incroyable, exemplaire qui est au fond la meilleure des justifications de cet art qui nous aimons et que nous défendons bec et ongle : la corrida. Un art marqué par des destins exceptionnels, porté par des hommes de caractère, à l’engagement remarquable, à l’indéfectible loyauté, au courage physique et moral surtout intense. Ainsi, les toreros et Jean Baptiste en particulier, nous montrent ce dont l’être humain est capable, du pire -nous le voyons tous les jours-, mais du meilleur aussi.

C’est un livre de vérité que cet entretien avec le journaliste  Inego Crespo Llanos, en version bilingue, admirablement traduit de l’Espagnol par Antoine martin. Jean Baptiste, discret, secret même dans sa vie, peu expansif et parfois même excessivement sérieux, se livre ici totalement. Il avance la jambe sur tous les sujets comme il l’a fait dans ses meilleurs moments, dans les plus grandes arènes du monde. Viennent à mon esprit le grand soir de Logroño face au Victorino qu’il aurait pu indulter -si l’éleveur ne s’y était pas opposé- où cette queue coupée au toro de La Quinta au Plumaçon -la première depuis 50 ans.

Juan nous révèle ici les détails méconnus de sa vie. J’ignorais tout de cette enfance au Mas du Petit Travers, au Carnon, de ces premiers contacts avec Robert Margé et de la présence de Christian Romero. Nous assistons à une première embrouille avec Marie Sara et Simon Casas qui ne sont, en réalité, ni ses parrains et marraines ni même ceux de sœur Lola comme on a pu le dire. Là débute, dès le berceau, une longue relation conflictuelle. Juan y revient sans fard, ni sans se cacher derrière son petit doigt à la fin du livre (« Candidature à Nîmes »)… Juan, devenu empresario d’Arles, encouragé de tous côtés, tente sa chance à Nîmes et perd sur le tapis vert la gestion d’une arène qu’il pensait gagner. Une blessure à l’âme. Une injustice, venue, de son point de vue, après une série de mauvaises manières… Il brise ici l’ormetta nuisible qui règne sur le milieu taurin et c’est heureux.

Ce qu’il y a de formidable, parce que rare dans cet ouvrage, c’est que Juan ne nous cache rien de ses bons ou mauvais moments. Il se montre reconnaissant avec ses compagnons fidèles sans lesquels un torero n’est rien, mais en même temps il nous le rappelle, une vocation grandit dans la solitude et la confiance en soi : « Même si  j’ai eu autour de moi, des gens qui m’ont beaucoup apporté et la présence de mon père, j’ai découvert tout seul la plupart des choses que j’ai apprises ».

En fait c’est l’aficion, mystérieuse, qui s’est emparé de son âme dès l’enfance qui a modelé sa vie. Il ne pouvait échapper à cette destinée. Il eut pourtant un moment de perplexité : cet abandon brutal des arènes, le 13 mai 2003, après une corrida à Floirac : « J’avais perdu le feu sacré. Je ne voyais pas d’issue, j’étais dépité. J’étais dans la désillusion, je perdais de l’assurance devant le taureau ».

Heureusement pour lui, pour son entourage et pour nous, tout cela ne dura qu’un an et demi et un coup de téléphone providentiel avec José Mari Manzanares (père) le conduit à revenir pour un festival au bénéfice des victimes de inondations à Arles, sa bonne ville à laquelle il est tant attaché. La réponse du « maestro des maestros » ne lui laisse pas d’alternatives : « D’accord pour toréer le festival, Juan, mais à une condition : tu le torées toi aussi ». Avec Manzanares, dit-il, lors de la préparation de cet événement : « Je suis parvenu à me retrouver moi-même et à sentir à nouveau des choses que pour des raisons obscures, j’avais perdues durant un temps. Quelque chose comme le goût retrouvé ? »

Et c’est ainsi que Juan revint pour ce premier paseo, avec à ses côtés : Manzanares, Ojeda, Espartaco, Emilio Muñoz et El Cordobes. Beaucoup d’autres événements ont façonné la carrière de Juan Bautista, ses grandes portes madrilènes bien sûr, la Marseillaise du Wellington, les triomphes arlésiens mais aussi, le sud-ouest et, on le sait moins, ses succès en Amérique Latine, au Mexique, au Venezuela, en Equateur, en Colombie surtout où il fut une véritable star.

Juan marche avec assurance mais il a l’âme sensible comme il se doit pour un artiste et surtout il possède un lien fort à son univers. Il parle donc librement de sa femme Anne-Céline, ses enfants Liza et Louis. Il forme ce premier cercle auquel il veille avec attention, lui, l’enfant blessé par la séparation précoce de ses parents. Dans le second cercle on trouve sa sœur Lola, son oncle Marc, sa tante Francine Yonnet et sa cousine Charlotte, sa mère aussi avec il entretient un lien intime, ses amis de toujours, André Viard d’abord, Alain Lartigue, Gilles Raoux, mais aussi des toreros comme Antonio Ferrera ou El Juli avec lesquels il s’est forgé dans une dure compétition. Un regret : « j’ai pris une décision que je n’aurais jamais dû prendre, celle de me séparer de Santiago Lopez. Mais je l’ai fait ». Il choisit plutôt (en 2008) la compagnie de José Luis Marca apoderado picaresque et de son gendre, Paco Ojeda…

Mais ce qui domine dans la vie de Juan Bautista c’est la figure du père, Luc, auquel le fils ne cesse de se référer. Personne n’a compté autant que lui dans sa vie. Luc eut pour son fils une affection profonde bâtie sur l’exigence, la protection, la présence. Tout cela irrigue le texte et il parle avec pudeur de sa disparition: « Le hasard, le destin ou simplement les caprices de la vie ont voulu que sa disparition coïncide avec la semaine de Pâques, quatre jours avant la  féria. Moi je devais toréer le 31, face à des taureaux d’El Freixo. A Arles, j’ai coupé quatre oreilles lors d’une corrida très émouvante, très particulière, et surtout très dure. Beaucoup de souvenirs, des sensations très pénibles revenaient par vagues. Cependant, je me suis senti, ce jour-là, très soutenu par le public d’Arles et par mes collègues »

Pierre Vidal

« Juan Bautista par lui-même ». Editions « Au diable Vauvert ». Edition bilingue. 29 euros.