Juan Carlos était un roi aficionado. Un grand défenseur de la fiesta. Il assistait à de nombreuses corridas souvent en toute simplicité, en barrera ou sur les tendidos aux côtés de toreros comme Ortega Cano ou Enrique Ponce ou parfois de Juan José Padilla. Il a reçu moult brindis qu’il a accueilli sans ostentation. Il avait bon goût et s’était rangé derrière  les partisans de José Tomas qu’il suivait avec assiduité. Le public lui rendait bien cette passion et sa présence au palco était toujours ovationnée et rarement sifflée par une minorité. Il a gardé dans nos rangs une popularité bien méritée. Même si sa chute n’est guère reluisante, il faut le dire : il aura fait beaucoup pour l’Espagne et pour la corrida.   

Comme son père, Alphonse XIII, « une main devant et une main derrière », Juan Carlos vient d’abandonner son palais de la Zuarzela dans la pénombre ignominieuse de ce qu’il faut bien appeler une fuite, pour ne pas assumer un passé récent sulfureux et compromettant. Le départ du premier, si bien décrit par l’écrivain béarnais Joseph Peyré, un des rares témoins directs de ce moment honteux pour la royauté, fut un des éléments déclencheurs du golpe des généraux factieux mené par Franco, de l’effroyable boucherie qui suivit  et sa dictature effroyable. Quelles seront les conséquences de ce second abandon ?

De Juan Carlos -roi émérite car il avait passé le relais à son fils-, la presse people ne retient, ces dernières années, que son amour des femmes et de l’argent, son côté primesautier et jovial, ses malheureuses chasses à l’éléphant ; bref ses caprices de monarque décalé dans un pays qui se veut moderne à tout crin et résolument pro-européen.

Les nostalgiques de la République en ont donc remis naturellement une couche, le leader de Podemos, parti d’extrême-gauche, en tête. Pablo Iglesisas, véritable instigateur de la politique menée par le socialiste Pedro Sanchez avec lequel il s’est allié, veut passer à autre chose et rétablir désormais illico la République. Avec les indépendantistes Catalans, Basques ou Galiciens -mais il y en a aussi en Aragon avec le PAR-, il souhaite faire évoluer l’Espagne vers une fédération de républiques. Une fédération de républiques espagnoles dissoute dans une fédération européenne, si on veut, ce qui reviendrait à une disparition pure et simple de la nation espagnole que la monarchie symbolise.

Cela satisferait-il les indépendantistes Catalans -les plus actifs- dont le mot d’ordre est toujours plus et dont le fondement idéologique s’appuie sur une sorte de suprémacisme régional ? Non ! Ceux-ci veulent une indépendance pleine et entière. Le modèle républicain est-il par ailleurs véritablement universel ? Comme nous le vivons, en France, certainement mais peut-on dire que les royaumes européens, l’Angleterre, le Danemark, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas ou la Belgique ne sont  pas démocratiques ? Ils ne font pas l’objet de contestations de la part de leurs populations. En revanche, nombre de Républiques proclamées écrasent les Droits de l’Homme, ce fut le cas par exemple de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Le critère en bout de course c’est la liberté de penser, parler, écrire, manifester et des royaumes parlementaires ont su préserver ces libertés mieux que nombre de républiques.

Il faut par ailleurs évoquer le rôle joué par Juan Carlos après la mort de Franco. Il se plaça d’emblée dans le camp de la démocratie et conclut le fameux pacte de la Moncloa en 1977, avec la droite représentée par Adolfo Suárez et les communistes par Santiago Carillo -ce qui était improbable-, assurant ainsi une transition douce après les années de plomb subies par la Péninsule. Tout cela au bénéfice final des socialistes qui soutiendront ce processus avant d’accéder au pouvoir.

Enfin l’attitude résolue de Juan Carlos,  le 23 février 1981, condamnant la tentative de coup d’État d’Antonio Tejero lieutenant-colonel de la garde civile s’emparant du Congrès lors du débat d’investiture du nouveau gouvernement, empêcha tout retour en arrière. Il devint alors très populaire, une sorte d’icône nationale, garant du régime parlementaire et rassemblant derrière-lui toutes les sensibilités.

Quelles seront les conséquences du départ de ce personnage symbolique pour un pays qui subit la crise sanitaire de plein fouet et qui attend avec angoisse le tsunami social qui lui tombera dessus à la rentrée, après une saison touristique calamiteuse ? Un pays dirigé par une coalition hétéroclite et fragile ; miné par le poison du nationalisme galopant…

La Monarchie résistera-t-elle à ce contexte ? La fuite amère de l’homme qui avait incarné le renouveau de la Péninsule augure mal de la pérennité des Bourbons. Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est que le calme et la stabilité prévalent ; que nos voisins ne songent pas à solder de vieux comptes et qu’ils restent unis pour affronter le gros temps qui arrive.

La corrida sera-t-elle affectée par ce départ précipité ? Oui elle le sera du point de vue affectif car sa venue faisait partie du spectacle et on aimait bien ces longues ovations qui la saluait. Malgré tout, il comptait dans la nation espagnole et son discrédit ne manquera pas d’être exploité à notre encontre par les démagogues qui peuplent la vie politique tras los montes. On voudra faire des amalgames et nous incarnerons un peu plus le passé, c’est du moins ce que voudrons faire croire les partis d’extrême gauche ; désormais nos ennemis irréductibles.

Pourtant on peut résumer l’affaire Juan Carlos à une anecdote banale, illustrant la décadence fatale qui suit la splendeur des puissants. Ce n’est rien d’autre en réalité et c’est déjà beaucoup. On ne peut pas bâtir sur ce scénario final pitoyable aucune théorie définitive. Que cela soit dit par avance à tous ceux qui ne manqueront pas d’exploiter cette situation pour nous nuire.

Pierre Vidal