Le métier, l’émotion et l’ambition : une goûteuse confrontation de styles

Samedi 12 septembre ; Arènes d’Arles

El Juli (rouge lie de Rioja et or) (saluts et 1 oreille) ; Paco Ureña (cigare de Vuelta Abajo et or) (saluts et 1 oreille) ; Adrien Salenc (rouge d’Espagne et or) (1 oreille et 1 oreille)

Corrida Concours de ganaderias :

Victoriano del Rio, Jandilla, Santiago Domecq, Garcigrande, Alcurrucen, Pages-Mailhan

Cavalerie :    Alain Bonijol

Présidence : Sébastien Hébrard

Beau temps, revivre de l’été. “Plein Covid” (limité à 4 000 entrées payantes). Une minute d’applaudissements en souvenir des victimes de la pandémie et des aficionados et professionnels disparus.

Prix de Syndicat des riziculteurs au meilleur toro :

« Afortunado » de Santiago Domecq sorti en troisième

Prix « Jacques Monnier » au meilleur Picador :

Carlos Perez Hernandez, cuadrilla d’Adrien Salenc

Salut de Gomez Escorial et Diego Valladar après les banderilles au 6ème toro

Ce matin au réveil un coup d’œil à la fenêtre. Comment est le ciel ? Y a-t-il du vent ? C’est que c’est jour de corrida ! Cela fait si longtemps que l’on attendait. Voir une corrida. Une vraie. Avec des toros de combat, des costumes de lumière, de la musique, du soleil.

Nous y sommes ! Aux arènes ! Pour la voir enfin cette corrida. Le soleil est là. Le vent est resté chez lui. L’orchestre joue Valencia. Le public tape dans les mains. L’envie de fête est palpable. Le mouchoir blanc est sorti, les alguazils masqués apparaissent, l’orchestre joue Carmen, le paseo commence. Les toreros déploient leurs capes, rose et jaune sur le sable gris blanc, esquissent quelques véroniques, rentrent derrière les barrières dans la contre-piste. Le public tient à les remercier d’être là, applaudit, les oblige à sortir saluer.

Clarines, le premier toro sort, on allume un cigare, la fête peut commencer. Le premier toro, un Victoriano del Rio de 545 kg (origine Juan Pedro Domecq) est pour El Juli. C’est la deuxième corrida concours de sa carrière. Le toro prend trois piques données trop en arrière avec un certain entrain puis sa charge s’éteint peu à peu, « Jilguero » oubliant son nom d’oiseau qui chante. Le torero de Velilla de San Antonio ne pourra redonner de l’allant à la fadeur suave de son adversaire. Son travail propre, fini par une épée efficace et un descabello rapide, méritera des applaudissements et un salut au tiers. 

A son second, un Garcigrande (origine Santiago Domecq) de 510 kg, El Juli nous démontre pourquoi il occupe la place qu’il occupe dans la tauromachie actuelle. Son toro prend les trois piques réglementaires, la troisième en partant de loin. Une par une, avec une patience bénédictine, El Juli saura tirer des passes de plus en plus longues puis de plus en plus liées d’un toro qui, s’il accourait de loin aux premiers temps de la faena, ne semblait pas en avoir tant, surtout à gauche. Et ne les aurait sans doute pas eues dans d’autres mains. Estocade. Une oreille tombe dans « l’esporton » du maestro.

Paco Ureña est de ces toreros qu’il faut savoir attendre. Triomphateur en 2019, cette saison aurait dû être celle de sa consécration au sommet de l’escalafon. Patatras, la Covid est passée par là ! Si elle a entravé sa carrière, elle n’a pas altéré sa tauromachie, classique, sérieuse, profonde. Avec cette dimension tragique que donne avoir échappé aux difficultés et aux drames. Son premier est un Jandilla de 515 kg (origine Juan Pedro Domecq). L’élévage aussi est le triomphateur de l’an dernier. Cette fois l’animal semble économiser sa caste, charge hésitante et peu claire. Ureña brinde pourtant le toro au public. Malgré ses efforts et sa sincérité homme et animal n’arriveront jamais à s’entendre vraiment. Plus méritoire que brillant, conclu par un beau volapié, son effort méritera un salut au tiers, la dépouille du toro sortant en silence.

Son second est un Alcurrucen (origine Nuñez), 550 kg, le plus lourd de la corrida. Haut sur pattes, le cornu sort en Nuñez, réservé, sur le reculoir, manso apparent. Il ira trois fois au cheval avec une charge violente et recevra deux longues piques, sortant vite du cheval à la troisième. Comme souvent les toros de cet encaste c’est à la muleta qu’ils révèlent leur vraie nature. La sincérité du torero de Lorca, la pureté et vérité de sa tauromachie obligeront « Barbita » à se livrer. Mais l’animal reste dangereux jusqu’au bout, lançant littéralement ses cornes à la gorge d’Ureña lors de sa première tentative de mise à mort. Il s’engage avec la même sincérité une deuxième fois, et laisse une estocade rapidement concluante. L’oreille est demandée et accordée sans coup férir. Le toro est applaudi à l’arrastre par ceux qui voulaient le remercier d’avoir contribué à l’émotion.

Si Adrien Salenc a donné ses premières passes à l’école taurine d’Arles il s’est formé comme torero à la Fondation El Juli.

Qui ne le saurait s’en douterait vite, tant l’élève poursuit le maître. Même ambition, même envie. Son premier, un Santiago Domecq 505 kg (origine Domecq) sera reçu par deux largas à genoux avant une succession de véroniques templées pour le mener au centre. Ce sera le toro de la corrida. Chargeant droit et de loin à la pique, c’est El Juli qui le placera au bout de la piste dans la longueur pour une troisième charge joyeuse. La faena sera menée sur le même ton rythmé avant un « arrimon » exposé. Estocade et descabello, la première oreille tombe dans l’escarcelle du « regional de l’étape », la dépouille de son toro partant sous les applaudissements mérités.

Avec son second la Camargue s’affiche en terre tauromachique. Le toro, un Pagès-Mailhan de 530 kg (origine Fuente Ymbro), et le torero ont grandi à Arles. Et l’arlésien, à force de courage et obstination, saura surmonter les difficultés posées par un animal sur la réserve. L’estocade aux effets fulminants fera tomber le mouchoir blanc présidentiel synonyme d’oreille qui lui assurait la sortie à hombros par la grande porte.

Santiago Porbajo (texte) et Roland Costedoat (photos)