Les éditions Actes Sud viennent de publier un livre magnifique, signé du grand peintre Ernest Pignon-Ernest et du poète André Velter « Sur un nuage de terre ferme », qui nous conte la fameuse prestation de José Tomás à Grenade le 22 juin 2019 face à quatre toros–le livre est remarquablement traduit en Espagnol par Yves Lebas.  On connaît la grande générosité d’Ernest-Pignon- Ernest, son attention aux autres, son empathie pour les causes justes mais trop souvent promises à l’échec, à la défaite.

C’est ainsi qu’il nous conduit, cette fois, « sur ce nuage de terre ferme », car comme le dit la voix du poète André Velter,

« A Grenade il y eut

Ce qui n’est pas invisible

Si une fois vous sont montés aux yeux

Les larmes que ne désavouent pas les dieux »

« Ce qui n’est pas invisible » ; sans doute Ernest a-t-il été séduit en premier lieu, car il est peintre d’abord, par l’allure général du héros, par l’économie de ses mouvements, ce hiératisme qui nous saisit dès qu’il apparaît sur la piste. Par cette apparition seule, il nous saisit et nous met les larmes aux yeux.

Comme le montre Pignon, José Tomás crée, lui-même, le mouvement, il provoque et conduit la charge violente par son immobilité et seuls bougent le vol de la muleta ou du capote et l’animal qui est saisi par cet appel inattendu. L’homme ne bouge pas, seul le mufle de la bête séduite, il faut croire, s’engouffre dans le leurre en rasant le sol. Elle crée  par sa charge violente d’une candeur dangereuse, la beauté que l’artiste reproduit avec bonheur, nous plongeant dans ces sensations -faut-il dire ces sentiments ?-, qui nous ont emporté à Grenade, Jerez, Madrid ou ailleurs…

Mais ce qui a pu séduire Ernest-Pignon-Ernest c’est aussi ce qu’André Velter a mis à  découvert :

« José Tomás et sa sincérité

Grâce irrévocable

Qui va tellement d’elle -même

Que c’est de l’insondable au grand-jour »

Car s’il est une qualité que l’on ne peut mesurer à l’artiste, à Pignon en particulier, c’est bien sa sincérité, « cette grâce irrévocable » qui a marqué les murs lépreux des usines de dentelles abandonnées à Calais où ces fresques célébrant la Révolution Française dans les quartiers populaires de Belfort. Ainsi le peintre, toujours placé du côté de la vérité et de la générositété, rend une sorte d’hommage radical à la sincérité de Tomás, à celle du toreo, dans sa plénitude, dans sa loyauté.

Disons-le sans fard, cela remonte le moral qu’un artiste de la dimension d’Ernest Pignon-Ernest avance la jambe en compagnie d’André Velter, sans craindre les coups de corne et décrive si bien le moment où comme le dit Arthur Rimbaud en préambule de l’ouvrage: « Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même ».

Nous, les taurins, nous sommes vilipendés, méprisés, ostracisés –selon le mot consacré désormais- mais nous avons dans la famille tant de grands peintres comme Picasso, Manet, Botero, Goya ou de poètes comme Cocteau, Machado, Lorca, Montherlant… Ernest-Pignon-Ernest et André Velter rejoignent ainsi cette cohorte superbe. Bravo !

Pierre Vidal

André Velter, Ernest Pignon-Ernest « sur un nuage de terre ferme ». José Tomás à Grenade le 22 juin 2019. Editions Actes Sud.