Par Inca Virgo Arte: IIIème épisode

photo N. Vidal

(…) Le vieil homme esquissa un léger sourire qui disparut aussi vite qu’il était apparu, et continua :

  • Ouais, c’est possible. Mais en faisant comme tu dis, tu ne donnes pas toutes ses chances à la terre de révéler ce qu’elle est capable de créer, de produire. Et moi, je veux de bons légumes, de belles patates, de quoi faire une bonne ratatouille, enfin quoi, une bonne nourriture pour rendre heureux mon estomac et…ma tête…alors, à la terre, je lui donne ce dont elle a besoin. Et aussi pour ça, eh ben, il faut de l’huile de coude… Et, cette fois-ci, ta connerie va me rendre service et c’est toi qui vas faire…

Sur ces mots, il administra une bourrade dans le dos de Manuel qui faillit perdre l’équilibre. Il lui remit entre les mains la binette, lui indiqua où commencer et s’en alla.

L’adolescent resta planté quelques instants, sidéré par l’ampleur de la tâche. La parcelle était grande comme la surface de quatre bagnoles l’une à côté de l’autre. Il baissa la tête et entreprit le labeur de sa réparation. Et, il bina, bina…tuant chaque pensée de colère au son de la lame dans la terre.

Deux heures plus tard, Vidalon revint clopin-clopant. Une envie terrible d’éclater de rire le saisit, mais il n’en montra rien. Manuel avait biné tant et si bien qu’herbes et mottes de terre décrivaient le passage fou d’un sanglier. Il s’adressa à l’apprenti jardinier, le rudoya :

  • Nom de Dieu, gamin, tu penses que mes légumes vont pousser dans ce foutoir de terre. Tiens, prends la griffe et arrange-moi ça. Tu enlèves l’herbe, puis tu ratisses et tu nivelles. Et après ça, dans une heure, tu rentres chez toi.

Manuel, en sueur, fatigué, éreinté, ne ressentait plus rien, son corps en mode automatique. Il saisit l’outil et se mit à l’ouvrage. Les dents serrées, il maudit le Vieux, lui donna tous les noms les plus écorchés de son vocabulaire.

Il rentra chez lui, le dos en compote, ne dîna pas, alla se jeter sur son lit où le sommeil le terrassa. Sa mère n’était pas là quand il rentrait, cela lui évitait de donner toute explication. Et les copains, ils n’avaient plus les mêmes horaires, et d’un commun accord, les distances étaient maintenues.

Pendant cinq jours, le matin, l’après-midi, avec l’outil, avec les mains, il conversa avec la terre. Il découvrit sa matière, son odeur. Il découvrit l’ouvrage d’agrégats faits par des gros vers de terre qui permettait ainsi d’aérer, de nourrir et d’enrichir le sol. Bon, quelquefois, selon son humeur, il en sectionnait un ou deux avec une petite jubilation canaille, vengeresse.

Le sixième jour, Vidalon le pria de venir chez lui chercher les plants et les semis. Il habitait au quatrième étage sans ascenseur. « Pouah, quatre étages avec la béquille, ça doit pas être facile », pensa Manuel. Pour la première fois, il ressentit un semblant de compassion pour ce vieux schnock. Il frappa à la porte. De l’autre côté, le Vieux gueula d’entrer. Après un petit vestibule étroit, il pénétra dans une pièce éclairée par une grande baie vitrée, dans laquelle le soleil avait pris ses aises. C’était chaleureux et surprenant de voir un intérieur si agréable dans un immeuble décrépi. Il fut surpris par la décoration. Sur les murs, çà et là, des affiches de ferias d’un style rococo soigneusement encadrées, dans un coin, une cape rose fuchsia posée sur le sol comme un immense abat-jour et, sur un guéridon, un étrange couvre-chef noir bouclé comme une tête d’agneau, tout cela conférait à la pièce une atmosphère insolite, d’ailleurs. Bon, fallait pas être trop demeuré pour comprendre que Vidalon aimait les corridas. Il en avait entendu parler, mais cela ne faisait pas partie de son monde. À la maison, l’argent servait pour manger, s’habiller, pas pour se divertir.

Louis Vidalon l’observait l’air de rien.

  • Tu as déjà vu une corrida ?
  • Non, m’sieur. M’sieur, c’est quoi ce truc noir ?
  • C’est comme un chapeau que met un torero, comme tu le vois, là sur cette affiche. Cela s’appelle une montera, parce que le torero qui l’a inventée s’appelait Montes. Dans le milieu, on le connaissait sous le nom de Paquiro. Tiens, prends-la. Tu peux la toucher.

Manuel saisit la coiffe, la tourna dans tous les sens, sentit sous ses doigts les bourrelets doux de l’astrakan tressé. Tout à coup, Louis Vidalon lui prit la montera des mains et tout en riant, la lui enfonça sur la tête.

L’adolescent rougit, un peu confus. Devant la bonhommie affichée de l’homme, il sourit.

  • Tiens, regarde-toi dans cette glace, là, t’es pas mal. Bon, c’est autre chose que ta capuche.

L’image que lui renvoya le miroir le déconcerta. Instinctivement, il se redressa en tirant ses épaules vers l’arrière. Pendant quelques secondes, il eut du mal à reconnaître son propre visage. Enfoncé jusqu’à la ligne des sourcils, le noir de la coiffe faisait ressortir l’obscurité profonde de ses yeux. La ligne oblique de son nez fin s’harmonisait avec celle horizontale et bien ferme de ses lèvres. De chaque côté de la montera, les deux sortes d’oreilles titillèrent son imagination impulsive. Ah, ouais, il était le fauve. Il n’avait peur de personne et il faisait voler les barrières qui se dressaient sur son passage. Ouah ! Il eut une montée d’adrénaline. Il était dans un autre espace-temps. Ses yeux brillaient d’un éclat fougueux. Les coins de sa bouche s’étiraient orgueilleux de cette sensation de conquête…La voix de Louis le sortit de son excitation intérieure.

  • Bon, dis donc, si on allait à notre affaire ? Va dans la cuisine, ouais là, à droite et prends la cagette avec les godets de plants. Aujourd’hui, je viens avec toi, je vais te montrer.

Dans le jardin, ils travaillèrent de concert. Le plus âgé apprenait au plus jeune comment procurer aux futurs légumes un nid dans lequel les racines pourraient se nourrir, croître, et recevoir lumière et eau. Peu à peu, une entente s’établit entre eux. Vidalon permit à Manuel de l’appeler Louis. Les courtes pauses pour se désaltérer devenaient des instants où ils apprenaient à se connaître sur la pointe des mots. Au bout de trois après-midis bien remplies, les rangées vertes de vie, tirées au cordeau, régulièrement espacées, peuplaient la parcelle. Louis regarda Manuel et lui adressa un super clin d’œil d’aise. Le garçon prit une grande inspiration gonflant sa poitrine de contentement. Ouais, il était fier et visualisait aubergines, courgettes et tomates dansant comme des folles, belles, brillantes, magnifiques. Elles lui faisaient une révérence de gratitude après un pas de deux. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rêvé comme cela tout éveillé. Il riait dans son cœur. Le souvenir de son père le faisant sauter en l’air dans ses bras quand il était petit, lui revint. Les rires qu’ils partageaient résonnèrent de nouveau en lui… La voix du vieil homme le ramena dans le jardin.

(Suite et fin demain…)