Suite et fin, de notre feuilleton, signé Inca Viro Arte: « La montera »

Nadège Vidal (Orthez 2011)

(…) Dans le jardin, ils travaillèrent de concert. Le plus âgé apprenait au plus jeune comment procurer aux futurs légumes un nid dans lequel les racines pourraient se nourrir, croître, et recevoir lumière et eau. Peu à peu, une entente s’établit entre eux. Vidalon permit à Manuel de l’appeler Louis. Les courtes pauses pour se désaltérer devenaient des instants où ils apprenaient à se connaître sur la pointe des mots. Au bout de trois après-midis bien remplies, les rangées vertes de vie, tirées au cordeau, régulièrement espacées, peuplaient la parcelle. Louis regarda Manuel et lui adressa un super clin d’œil d’aise. Le garçon prit une grande inspiration gonflant sa poitrine de contentement. Ouais, il était fier et visualisait aubergines, courgettes et tomates dansant comme des folles, belles, brillantes, magnifiques. Elles lui faisaient une révérence de gratitude après un pas de deux. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rêvé comme cela tout éveillé. Il riait dans son cœur. Le souvenir de son père le faisant sauter en l’air dans ses bras quand il était petit, lui revint. Les rires qu’ils partageaient résonnèrent de nouveau en lui… La voix du vieil homme le ramena dans le jardin.

  • Bravo, mon gars. Maintenant, je peux t’avouer que je ne pensais pas que tu t’en sortirais. Tu t’es bien débrouillé. Bravo.

Et il lui tendit la main en signe de respect. Manuel, un peu gêné, eut un moment d’hésitation, le regarda et répondit à son geste… Il sentit de nouveau sa poitrine se gonfler de fierté. Ouais, il était fier de la reconnaissance de cet homme. Il pensa à son père. Ses yeux allaient déborder mais il réussit à contenir la crue.

C’est alors que Vidalon plongea la main dans son sac à dos et en sortit la mystérieuse coiffe. Il la lui tendit en souriant. Un peu emprunté, Manuel le remercia tout en recevant l’objet. Pour le vieil homme, ce fut le prétexte pour lui raconter dans un filet de voix nostalgique des histoires, des histoires de taureaux de combat, des histoires de toreros. Il admirait la force racée de ces animaux. Il admirait ces hommes qui affrontaient des toros au péril de leur vie, de ces hommes habillés d’or qui parlaient à ces bêtes, qui dansaient avec elles le bras armé d’un chiffon. Ces rencontres inhabituelles, mystérieuses, entre l’homme et le fauve, lui procuraient une multitude d’émotions qu’il ne pouvait pas expliquer. L’adolescent écoutait, fasciné, intrigué, curieux.

Cette nuit-là, Manuel eut du mal à trouver le sommeil. Les récits de Vidalon tournaient en boucle dans sa tête. Il attrapa la montera et l’enfonça sur son crâne. Il s’endormit mais bientôt il s’agita, se tournant d’un côté, d’un autre. Il transpirait…Le nœud qu’il avait toujours eu au creux de son ventre se dénoua en un fil d’or qui l’enveloppait des pieds à la tête. Il se métamorphosait. Il devenait un homme très droit, à la carrure fière et altière. Immobile, il fixait sans sourciller un fauve noir, énorme qui venait à sa rencontre. Et au dernier moment, il déployait le drap rouge de ses peurs, enveloppait la bête, bondissait à son cou et l’étouffait de toutes ses forces qui devenaient herculéennes. Il se réveilla en sursaut, haletant, trempé de la sueur de son exploit. La montera était tombée au pied du lit.

Les nuits suivantes, dès que la montera retrouvait sa tête, les rêves surgissaient. Et toujours devant lui, la bête qui le défiait. L’affrontement lui étreignait les tripes de souffrance ou de plaisir. Parfois, la rencontre avec le fauve était si intense, si fiévreuse qu’elle se perdait, le matin, dans une auréole sur le drap.

Ces rêves l’épuisaient et en même temps, il ne pouvait y échapper, il les cherchait.

Ses copains ne le comprenaient plus, il était avec eux sans être avec eux. Ils le taraudaient de questions pour savoir ce qui s’était passé avec le Vieux. Mais, il ne lâchait que des bribes insignifiantes…

Un jour, il se décida. Il alla frapper à la porte de Vidalon. Celui-ci le reçut, un peu surpris de cette visite. Après maintes hésitations, mots entrecoupés de silence gêné, il parvint enfin à dire les rêves étranges qui peuplaient ses nuits. Vidalon l’écouta… ne dit rien… il attendait. Alors, dans un souffle, quelques larmes perlant sur son visage, Manuel lui dit : « je veux être torero, aide-moi. » Louis Vidalon, ému, le regarda à travers un voile d’admiration.

Ils roulaient dans une 4L bleue. Manuel se demandait comment Louis avait pu garder si longtemps un aussi vieux tacot. Il regardait le paysage défiler. Aucun des deux ne disait mot. Trente minutes plus tard, la voiture quitta la route et s’engagea dans un chemin de terre. Arrivés au mas d’Icar, les deux frères, Michel et Jean-Pierre, éleveurs de taureaux de combat, amis de Louis, les attendaient près d’un tracteur chargé de foin et de sacs de pienso, la supplémentation alimentaire pour favoriser le rendement athlétique des bêtes. Ils grimpèrent sur la remorque et se dirigèrent vers les enclos. Quand Manuel vit les taureaux de Sampedro, masses imposantes, majestueux, impressionnants avec leurs cornes couronnant leur tête, il ressentit ce que chacun éprouve lorsqu’il se sent chez lui.

L’après-midi, dans la petite placette, aidé du fils de Michel qui, courbé, avant-bras tendus de chaque côté de sa tête, imitait le toro, Louis lui apprit des passes, lui apprit comment déployer son corps face à l’attaque, torse tendu, reins cambrés… Manuel écoutait, Manuel s’exécutait, Manuel heureux, vivait. Dès lors, tous les dimanches, il rejoignait le mas, les rigueurs de l’apprentissage, la voix intransigeante et bourrue de ce Vieux qui lui permettait de découvrir qui il était…de donner un sens à sa vie.

Un matin du mois de juillet, Louis vint le chercher très tôt et l’emmena au mas. Avec les deux frères, ils échangèrent un regard de connivence. Puis, il posa une main sur l’épaule de Manuel.

  • Petit, c’est le jour. Michel et Jean-Pierre t’offrent une vachette à tienter. Tu vas mettre en pratique ce que tu as appris, et en même temps, tu vas révéler le potentiel de la bête, comme tu l’as fait pour la terre de mon jardin. Allez, vas-y, mets-y ton courage, ta volonté, mais aussi ton cœur, car sans lui, il n’y a ni beauté, ni émotion…Allez, petit, c’est à toi…

Un trouble étreignit Manuel. Il n’en laissa rien paraître. Il se redressa, bomba le torse, vissa la montera sur sa tête, saisit la muleta et pénétra dans l’enceinte. Il observa la bête. Il l’accueillit avec calme. Après quelques hésitations et quelques gestes précipités, il affermit sa posture. Il imprima son propre rythme à la rencontre. Les hommes derrière la barrière l’encourageaient avec des « olé », des « bien » appuyés. La voix satisfaite et fière de Louis lui parvenait. Sur cette terre, Manuel, comme dans un rêve, tel un bourgeon qui éclot après l’hiver, dessina avec la bête un épisode merveilleux de sa vie…

Emmanuel posa sur son bureau les feuillets qu’il venait de lire. Il les avait trouvés dans la doublure de la montera qu’il avait chinée dans un vide-grenier, un objet de plus pour sa collection. Il resta un moment songeur, un peu troublé, peut-être un souvenir… Puis, secouant ce temps suspendu, il se leva et sortit de sa luxueuse villa. Il fit vrombir le moteur de sa voiture et prit la direction des arènes.

Inca Virgo Arte