Photo Roland Costedoat

Par Philippe Laidebeur dans la revue Mexico Aztecas y Toros n° 7 (2017)

Dieu-le-Père était en pleine forme le jour où il entreprit de donner naissance au corps de José-Manuel Lope Aguado. Beau, les traits exquis, la main plus douce que le vent, José est de l’avis général une réussite en tout point ! Sa silhouette, fine, élancée, troublante, évoque celle d’un adolescent légèrement androgyne. Son allure est princière. Son regard sombre, profond, exprime une grande fierté, mais se voile parfois d’une étrange absence. Muré dans son silence, il peut alors donner le sentiment de voyager dans un univers inaccessible au commun des mortels.

Adulé dans toute l’Espagne, il est « matador a los toros ». L’un des plus grands.

Il vient de fêter ses 20 ans.

Il a fait le voyage de Tolède pour trouver des épées adaptées à son art. Il les veut légères et précises, d’un acier suffisamment souple pour ne pas se briser sur l’os, mais assez acérées pour entrer dans la chair comme pénètre le soir le souffle de la mer dans l’air chaud des prairies.

José-Manuel a trouvé ce qu’il cherchait chez les fils de Domingo de Aguirre. Il s’apprête à rejoindre ses oliveraies de Cordoba, lorsque sur le Paseo de Cabestreros, une vieille femme l’aborde sans manière. Sa peau tannée, brûlée par le soleil, est ridée comme celle d’un lézard gris.

« Beau et noble Seigneur, …n’aie pas peur de la gitane ! Avec mes yeux d’aveugle, je ne te vois pas, mais je te devine. Je peux dire ton avenir. Je peux te dévoiler ton cœur. Tes amours, tes ambitions, les dangers que tu rencontreras sur ta route : rien de tout cela n’aura de secret pour moi lorsque tu m’auras tendu ta main. Si tu m’écoutes, je te protégerai contre ton pire ennemi : toi-même. Beau chevalier, laisse-moi te dire ton destin ! »

L’air du soir est léger et parfumé. José-Manuel est d’humeur joyeuse. Il se tourne vers ses compagnons : « Voyons ce que cette ensorceleuse prétend connaître de moi ! Qui sait ? Dans le corps de ce crapaud se cache peut-être une princesse ! Ne laissons pas passer l’occasion d’une si belle aventure… ». A vrai dire, José-Manuel ne se sent pas très à l’aise. Le plus brave des toreros écoute toujours avec sérieux, et dans une vive inquiétude, les propos d’une gitane.

De ses longs doigts osseux et rêches, la vieille entreprend de frôler le creux de la main que lui tend José. L’une de ses griffes s’arrête brusquement : « Pour traverser cette vie,  tu as choisi une voie bien périlleuse! Trop périlleuse, sans doute…

  • Diable, comment peux-tu savoir !…
  • Je sais. »

Bien entendu, la gitane dispose parfaitement de l’usage de ses yeux, tous deux excellents. Elle a vu le torero sortir de l’armurerie. Si l’on n’est pas militaire de carrière ou cocu en quête de vengeance, on ne vient chez Aguirre que pour des épées d’estocade. «  … Je sais, poursuit-elle. Et je sais aussi que tu te permets de lancer à Dieu trop de défis. Pourtant je ne vois pas la Mort te saisir dans l’arène. Non… » La vieille hésite. Comédienne accomplie, elle tient obstinément ses yeux fermés, fait semblant de chercher l’inspiration dans la voûte céleste et murmure d’incompréhensibles incantations.

« Eh bien, continue, la vieille ! La nouvelle est plutôt bonne ! Qu’est-ce qui t’arrêtes ?

  • Je suis embarrassée, car cette part de ta vie n’est pas très lisible. » La gitane marque un temps. Puis, comme s’il venait de lui tomber un message des étoiles, elle lance, d’un trait : « Entame une pieuse retraite de quarante jours dans l’un des monastères de cette ville. Ce temps passé, tu n’auras plus jamais à craindre les cornes du taureau, plus jamais. …Je te le jure !
  • Plus rien à craindre ! Tu veux dire que si par hypothèse je t’écoutais, j’aurais devant moi toute une carrière de matador sans courir le risque de la moindre blessure ! Par Saint Firmin ! …si je pouvais me jouer de n’importe quel animal sans redouter ses armes, je deviendrais assurément le plus grand torero de tous les temps ! Je suivrai ton conseil. Tiens, voici une pièce d’or. Si tu dis vrai, tu en recevras une après chacun de mes combats.
  • Merci, Monseigneur. …mais je ne suis pas très sûre de faire fortune par ce moyen ! Cependant, je dis vrai : tu ne connaîtras jamais la blessure de corne ! »

José en oublie de demander à l’oracle ce qu’il adviendra de ses amours. Il a tort.

Usant de sa réputation, José-Manuel n’a eu aucune peine à se faire ouvrir les portes du monastère le plus aristocratique de la ville. Dès le lendemain, vêtu sobrement de noir, il entre pour quarante jours et quarante nuits au Couvent de Saint Ildefonse.

Quelques mois plus tôt, au grand soupir des gens du lieu, …comme si, quand on n’est pas laide, on n’avait droit d’épouser Dieu, Doña Padilla del Flor y avait pris le voile. Que Padilla soit devenue Sœur Marie-Madeleine ne retranche rien à son étourdissante beauté. Bien au contraire. Son regard étincèle d’un feu encore plus ardent. Son visage serein est celui des vierges peintes dans les églises par les maîtres florentins. Ce chef-d’œuvre de la nature s’encadre volontiers, sous la blanche cornette, de quelques accroche-cœurs échappés du voile. Une robe de toile grossière ne parvient pas à dissimuler les formes d’un corps que Dieu semble n’avoir créé que pour sa gloire personnelle, tant sa grâce est éclatante. Eclatante et pure, car…jamais prunelle espagnole d’un feu plus chaste ne brilla !

Jamais ?

Jusqu’à ce jour de juillet où, entrant au couvent en pénitent, traversant le cloître, pénétrant pour une action de grâce dans la chapelle, José-Manuel Lope Aguado croise Sœur Marie-Madeleine.

Venant du jardin, la nonne marche dans la nef, souriante, une brassée de fleurs serrée sur sa poitrine. Des fleurs destinées à Dieu. Le destin arrête les pas des deux jeunes gens au pied de la statue de Sainte Véronique. Leurs regards s’appellent. Leurs corps s’enfièvrent.

La foudre tombe sur les futurs amants.

« Ma sœur, votre beauté me transperce l’âme… », se-risque sans préambule le jeune homme. Puis, sans plus de réflexion, il ajoute : « Ma sœur, soyez ma femme…

  • C’est que, señor, je suis déjà l’épouse de notre Seigneur Jésus Christ… » balbutie sœur Marie-Madeleine en rosissant légèrement.
  • Jésus-Christ ! Qu’importe, soyez ma maîtresse, je doute que votre époux nous dérange beaucoup, en dehors des heures des offices. Offices que je consens volontiers à partager avec vous. Avec vous, …et avec Lui ! …pourquoi pas ? Voilà une aventure qui s’annonce bien plaisante !
  • Mon âme est comblée par Notre Seigneur, réplique alors la nonne.
  • En êtes-vous bien certaine ? Réfléchissez, la nuit porte conseil. Pour ma part, je vais prendre l’air au jardin.

José tourne les talons et s’éloigne. Ce départ trop brusque laisse à Padilla le sentiment amer de la frustration, qui rend encore plus douloureuse la brûlure du désir.

Une nonne ne réfléchit pas, elle prie.

Sœur Marie-Madeleine tombe donc à genoux au pied du grand crucifix qui domine le Maître-autel. « Jésus, l’idée de te tromper ne m’a jamais effleurée. Je n’y cèderai jamais. Tu es mon époux, mon seigneur et mon maître, sur cette terre et dans les cieux, et pour les siècles des siècles. Mais serait-ce te tromper que de céder à un désir charnel, à un amour terrestre ? Ne serait-ce pas au contraire porter l’amour que j’ai pour toi à un degré supérieur ? L’amour de Dieu ne passe-t-il pas par l’amour des hommes ? Et quel homme, Jésus ! Tu ne peux pas ne pas l’avoir remarqué, toi aussi. Tu ne peux pas rester insensible à ce charme !Jésus, mon Jésus, je n’aurai jamais d’amour en dehors de toi, tu le sais. Mais avec toi, …pourquoi pas ? Puisque ta présence ne me quitte jamais, ne puis-je espérer partager un instant ce bonheur humain avec ta divine tendresse ? »

Une réponse très claire tombe de la voûte. Sœur Marie-Madeleine en a la certitude. Elle a bien entendu la parole de Saint Augustin résonner dans les stalles : « Aime, et fais ce que tu veux, Padilla ! ».

C’est sans appel.

Sœur Marie-Madeleine se précipite au jardin où José, solitaire, erre en rêvant sur un tapis de bruyères roses.

  • Mon âme est comblée par Notre Seigneur, mais  elle est assez large pour accueillir un autre amour. Le tien. Mon époux est généreux et aimant, j’ai réfléchi et je suis certaine qu’il n’y trouvera rien à redire.

Padilla a parlé d’un trait sans reprendre son souffle. Son dernier mot n’est pas prononcé qu’elle est déjà dans les bras de José.

José et Padilla hésitent, s’éloignent l’un de l’autre, se rapprochent, se touchent. Il lui baise les lèvres, elle répond en lovant son corps contre le sien. Ils n’attendront pas la nuit ! José l’allonge dans la bruyère.

Inexpérience brouillonne de la jeunesse, brûlure trop urgente du désir, méconnaissance de la chose : il la pénètre comme un soudard. Il se trouve qu’en amour, hélas, le matador est novillero ! Tout va se résumer à un baiser profond, rapide, une robe arrachée, une main d’une rudesse coupable pesant sur un sein dont la douce rondeur appelle une beaucoup plus lente faena. Des doigts fiévreux pressent maladroitement une « académie » qui espère une bien-plus longue, pénétrante, et indiscrète escale.

Et pour finir, une estocade conduite en trois coups de reins.

La nonne en tire une satisfaction limitée. Mais elle est d’un naturel optimiste. Profitant de l’assoupissement temporaire de José, elle explore de ses doigts habiles ce corps parfait. Elle en effleure longuement les muscles vifs et souples, les larges épaules, les fesses petites et fermes, le ventre dur, les longues cuisses, ce creux secret au bas du cou, si attendrissant et si doux.

Si bien que l’arme ne tarde pas à renaître.

Découvrant ce miracle, elle s’y empale avec douceur et délicatesse. Elle en savoure lentement la raideur chaude et veloutée, conduisant son plaisir à sa manière, à son caprice, à son rythme.

Docile, José chemine de découverte en étonnement.

Depuis, rien ne les arrête. Ils sont sans faiblesse, parfois jusque six fois dans le jour, et autant dans la nuit ! La cellule est le théâtre d’ébats de plus en plus raffinés, de plaisirs divins, de jouissances ineffables. Témoin bienveillant, perché sur son crucifix, le Christ assiste au bonheur de son épouse. Padilla croit lire dans ce silencieux regard des encouragements. Elle redouble alors d’imagination.

Des lèvres, de la langue, de la bouche tout entière, Sœur Marie-Madeleine affole le novice. Le torero manque d’expérience, mais pas de vigueur, ni d’ingéniosité. Il apprend vite. Mais c’est elle qui guide la moindre passeElleenchaîne les suertes à sa cadence et selon son plaisir. De la main, elle maîtrise l’animal trop vif, lui impose son rythme. Elle joue habilement des préliminaires,tercios de piques, banderilles, jeux d’approche et de fuite, charges, combats, simulacres. Estocade. « Tu me tues » murmure-t-elle. « Attends, attends encore un peu… », souffle-t-il. « Je meurs ! », crie-t-il à nouveau. « Pas encore, non, pas maintenant… », supplie-t-elle.

Et chaque fois, elle l’accueille en s’émerveillant de la vie qui pénètre en elle.

Et chaque fois il entre en elle en s’étonnant de la chaude douceur qu’il y rencontre, de la vibrante harmonie que ce contact animal éveille en lui.

Il se délecte de la soie de son corps, dehors, dedans. Il s’enivre à la source de ses lèvres. Il savoure le goût sauvage, les odeurs marines, les parfums légèrement poivrés de son sexe. Il reste stupéfait devant la puissance du plaisir qu’il lui donne. La puissance du plaisir qu’elle prend.

Toujours généreuse, et chaque jour par mille moyens différents, elle le lui rend. Elle est experte, gourmande, délicate, imaginative. Si le corps de José, épuisé, se dérobe, les lèvres, les doigts de Padilla savent toujours l’éveiller afin de le conduire une fois de plus au jardin d’Eden.

Au matin de la quarantième nuit, José s’éveille fiévreux, en proie à une folle angoisse. Dans la cour, son cheval est sellé, ses compagnons prêts au départ. Ils sont attendus à Ronda, pour les corridas de septembre. Depuis une heure, le matador tourne comme un diable entre les murs de l’étroite cellule, tandis que Sœur Marie-Madeleine, nue sur la couche, somnole. « Je n’irai pas à Ronda ! Je ne peux pas ! Je suis maudit…, clame le torero.

  • De quoi as-tu si peur ? lui souffle sa compagne.
  • Je viens de faire un terrible rêve. Un cauchemar. J’ai reçu, en fait, un message de l’Enfer. J’étais dans l’arène, devant un animal magnifique. Il avait combattu avec honneur, je l’avais dompté sans faiblesse. Le duende le plus pur avait baigné ma faena. Au moment de porter l’estocade le dos de l’animal s’illumina d’une croix éblouissante qui flottait au-dessus de l’endroit précis où l’épée doit entrer dans la chair. Le ciel s’emplit de flammes, le tonnerre éclata. Quelques secondes plus tard, les cornes du taureau m’emportaient chez Satan. Campée derrière un burladero, la sorcière ricanait en me regardant passer. Padilla ! Je suis maudit, je ne peux plus combattre…
  • Ce n’est que l’effet de ton imagination, José. Le Ciel n’y est pour rien. Ni le Ciel, ni l’Enfer, ni la gitane. Tu es à la veille d’un combat, et ton angoisse est légitime. C’est elle qui te parle. La peur fait partie de toi-même. C’est elle que tu dois dompter. Mais puisque tu as du courage et de la bravoure, c’est aussi elle qui te porte. Tu sauras la dominer, l’apprivoiser, la maîtriser, comme toujours. Comme tu as su le faire avec moi. J’ai confiance.
  • J’ai insulté le Ciel. J’ai bravé sa Loi. J’ai offensé Dieu dans sa propre maison en y commettant le péché de chair. Je l’ai fait avec l’une de ses épouses consacrées. Je l’ai fait en dépit des vœux que tu as prononcés. J’ai fait d’une Sainte une femme adultère. Et de Dieu un monstre cornu. Je suis un fornicateur, un voleur, un violeur. Je suis damné à jamais. »

Padilla bondit de sa couche, courroucée. « Comment ! Tu dis avoir péché, là où moi j’ai aimé sans limite ! Tu prétends m’avoir violée là où je me suis livrée sans calcul ? Tu es torturé par le remords, alors que j’appelais tes caresses comme des bénédictions ? Qui es-tu, José-Manuel, qu’as-tu dans le cœur pour cultiver l’aiguillon de la culpabilité plutôt que de remercier le Ciel de la fulgurance de notre amour ? Où est ta noblesse ? Où est ta fierté ? Où est ton honneur ? Tu es un couard, José-Manuel. Moi, je n’ai peur ni de l’Amour, ni de la Mort. Mon divin époux m’accompagne. Il m’aime et ne me quitte jamais. Toi ? Peut-être as-tu cru m’aimer. Mais puisque tu sembles avoir perdu l’usage de tescojones, J’irai combattre tes taureaux ! »

Cloué au mur, José, face à son amante, se dissoudrait dans la pierre si la pierre voulait bien de lui. Il comprend qu’il a tout perdu. L’amour, l’honneur, …et les taureaux ! Il balbutie : « Tu es une femme, tu ne peux pas combattre !

  • Es-tu bien sûr d’être encore un homme ?
  • Tu n’as jamais affronté ces bêtes sauvages…
  • Dieu, que j’aime plus que tout, guidera mes pas, et Sainte Véronique assurera ma main. Pour le reste, mon courage y pourvoira. Je t’ai aimé, toi, corps et âme. Je t’ai aimé comme jamais je ne pourrai aimer Dieu. Ta peau ne perdra jamais le souvenir de ma peau, tes lèvres auront soif éternellement des miennes, tu n’oublieras jamais la douceur de mon sexe, les parfums de mes plaisirs. J’ai aimé, et je n’ai plus peur de rien ! »

Serrée dans le costume de lumières, la poitrine dissimulée sous lachaquetilla, la chevelure nouée en coleta, lorsque Doña Padilla ouvre lepaseo sur le sable de Ronda elle n’a aucun mal à tromper le public. Seul le président, Pablo Romero, un aristocrate qui a été longtemps du métier, est pris d’un doute. « Ce jeune homme dégage une aura d’un érotisme troublant. Mon Dieu, quelles jambes ! Quelles fesses ! Quel maintien ! Quelle prestance !… », songe-t-il en observant la silhouette qui, après s’être signée, marche d’un pas décidé derrière les alguazils.

Effrayé sans doute par ses propres pulsions, il se tait.

Sainte Véronique a de toute évidence entendu les prières de la nonne. Dans la main de Padilla, la muleta est miraculeuse. C’est elle qui commande la main, c’est la main qui commande le geste, c’est le geste qui commande la posture, c’est la posture qui dirige le taureau. Les passes les plus subtiles succèdent sur un rythme rapide aux confrontations les plus dangereuses. Padilla développe un répertoire que les aficionados de Ronda découvrent avec stupéfaction. Ce torero inconnu ne ressemble en rien au jeune maestro annoncé sur les cartels, ce José-Manuel Lope Aguado qui a déclaré forfait. Celui-là semble jouer son destin à chaque charge, et à chaque charge il se joue du taureau.

Personne ne se doute que la main qui torée vient d’Ailleurs.

Jusqu’au moment où l’animal, au plus près, se prend les sabots dans l’étoffe. Surprise, Doña Padilla lâche la muleta, laisse tomber l’épée, et se retrouve sans défense.

Le silence se fait immédiatement.

Padilla est pétrifiée.

Le taureau approche.

Sa corne touche bientôt l’endroit précis où un aficionado attentif aurait pu, dès le début du combat, observer l’absence de « quelque chose ». Ce quelque chose qui ne fait pas la différence entre un bon et un mauvais torero, mais qui la fait très sûrement entre un homme et une femme.

De la main, Padilla arrête ses péons. A l’inquiétude succède alors l’étonnement. Que cherche ce matador ? Sur les gradins, on entendrait une fesse glisser sur un banc, si toutefois quelqu’un trouvait assez de souffle pour remuer une fesse.

De la tête, le taureau amorce un léger balancement. Léger. Il risque une corne sur Padilla. Entre ses cuisses. Puis, légèrement, la corne remonte jusqu’à s’arrêter sur ce petit espace où perle le mystère. Celui qui a comblé durant quarante jours et quarante nuits le corps deJosé. Celui où José a si longtemps, si délicatement, si savamment posé ses doigts, ses lèvres, sa bouche, ceci si adroitement que Padilla a cru mille fois en mourir.

Bientôt cette corne délicate caresse doucement l’étoffe de la taleguilla. Doucement. Tout doucement. Aux amphithéâtres, tout en haut, le silence est tel que le plus obtus des aficionados peut percevoir, montant vers le ciel, les soupirs de la nonne.

« Jamais sans toi, Seigneur », soupire la nonne. « Jamais sans toi,… mais de grâce, prends pitié de cet autre, de cet être. De cet animal extraordinaire qui devance mes désirs et comble mes appétits. »

Des larmes montent aux yeux de Padilla. Son souffle se fait court, son regard se trouble. Puis son corps tout entier explose. Enfin, il se détend dans un long et bienheureux tremblement.

Après le plaisir, Doña Padilla découvre l’extase.

Le taureau, alors, se couche à ses pieds. Pablo Romero, réputé pointilleux sur les règles, brandit sans hésiter le panuelo orange del’indulto. « Olé !… » murmurent alors dix mille voix émues jusqu’aux larmes.

Une partie du public hurle son enthousiasme, une-autre son incompréhension, une troisième, son indignation ! Ainsi en va-t-il des corridas : les spectateurs y voient rarement chacun la même chose, et ils ne voient jamais la même chose en même temps !

Ainsi en va-t-il aussi des amants.

* * *

Après ces évènements, il fut dressé dans la chapelle des arènes de Ronda une statue représentant Doña Padilla l’épée à la main, un taureau noir lui léchant les pieds. Cette effigie embarrassa fort les milieux catholiques et tauromachiques locaux. Les aficionados lui vouèrent en effet un culte irraisonné. Certains adeptes prirent l’habitude de se livrer devant elle, et sans la moindre pudeur, à des gestes allant de l’exhibitionnisme le plus simple à l’onanisme le plus sophistiqué.

Les ligues anti-corridas se montrèrent très partagées face à ce personnage qui symbolise, certes, le combat, mais un combat dans lequel seul coula le fleuve de la jouissance.

L’Opus Dei, considérant que la nonne n’était pas une sainte et n’avait aucune chance de le devenir, se livra à une cérémonie d’exorcisme avant de jeter la statue du haut du pont qui sépare les deux parties de la ville. Doña Padilla termina donc sa course dans le petit torrent secrété entre les deux falaises par les profondeurs humides et chaudes de la nature. Ce ruisseau fut teinté de rouge durant de long mois. Aujourd’hui, mêlés aux pervenches et aux asphodèles, des coquelicots fleurissent en toute saison le long de l’eau jusque dans la plaine où, à l’horizon, paissent les taureaux noirs.

(Merci à Victor et Georges pour leurs contributions)

La Légende de la Nonne – 11/14

Philippe Laidebeur

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18 auteurs; 22 textes.

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