Il a toujours eu le « duende », cette grâce innée des artistes qui provoque l’émotion la plus profonde, le olé le plus rauque, celui qui sort des tripes. On lui avait prédit une ascension fulgurante après s’être illustré comme l’un des novilleros les plus talentueux de ces derniers lustres. Mais la conquête s’est faite plus lentement, la fougue initiale a été canalisée et le torero a atteint petit à petit la maestria

Par Antonio Arévalo, un dialogue avec le grand torero de Gerena triomphateur en France en 2019 comme en 2020. Editions Gascogne. Prix 15 euros. https://www.amazon.fr/Daniel-Luque-Moi-cest-moi/dp/236666088X

EXTRAIT

Qu’est-ce qui te pousse, en étant gamin, à vouloir
devenir torero ?

Pour moi ce n’était qu’un jeu mais ce que j’aimais surtout, c’était de croiser les toreros aux tientas, dans les élevages où m’amenait mon père. J’y étais
à l’avance, pour les voir arriver, descendre de leurs belles voitures, accompagnés de leurs valets d’épées et de leurs banderilleros. J’étais subjugué. La première fois que je torée c’est pas loin d’ici, dans la propriété du marquis d’Albaserrada. J’avais neuf ans. Je prenais ce jour-là le petit déjeuner avec mon père dans un bar quand arrive Juan de Dios Quinta,
un picador très ami de mon père et qui était dans la cuadrilla du « Corbodés ». Chaque fois qu’il me voyait, il me disait : « Toi, t’as un tête de torero ».
Mais moi, sincèrement, je ne voulais pas le devenir. Ce monde-là me plaisait, mais de l’extérieur : je n’étais pas convaincu. J’ai toréé « al alimon » avec Juan de Dios, on tenait chacun d’un côté la cape et j’ai ressenti quelque chose que je n’avais jamais vécu auparavant. Je me suis réfugié derrière le burladero et j’ai pleuré. Je venais de découvrir la peur mais aussi l’instinct de la dépasser. On dit que les toreros les plus courageux sont ceux qui ont le plus peur. Je ne sais pas si c’est vrai, mais quand j’en parle à d’autres toreros, ils me confient qu’eux aussi vivent avec elle. Je crois que sans la peur, la tauromachie n’aurait plus de sens. Ce jour-là, quand la vache suivante est sortie, Juan de Dios m’a dit : « Sors ! ». Après cela, tu commences à participer à des tientas jusqu’au jour où tu rencontres l’ancien matador et professeur de tauromachie, Julio Vega, plus connu sous le nom de « Marismeño ». C’est une belle anecdote et si je vous la raconte
c’est qu’elle est vraie. J’avais douze ans, c’était quelques mois avant de partir pour le Mexique. À l’époque j’allais souvent au campo avec un garçon
dont j’étais très ami, même si aujourd’hui il habite un peu plus loin et on se parle moins. Quand il y avait des tientas du côté de Cadix je restais chez lui,
à Los Palacios, et quand ça se passait près de chez moi, il venait à la maison. C’était Pepe Moral. Ce jour-là, mon père nous y amenait et on n’arrêtait
pas de se disputer pour voir qui sortirait en premier. Mon père nous a dit : « Ça suffit ! On arrive ». Je lui ai répondu : « Moi, je n’irai plus jamais à une tienta comme aficionado, je ne sortirai plus jamais derrière quelqu’un : c’est fini ! ». Il m’a dit que j’étais fou, que si je ne sortais pas derrière un matador, personne ne nous ne donnerait de vaches. Mais ma décision était prise. J’en avais assez d’affronter tous les jours des vaches qui n’avaient plus une seule passe. Ma décision était prise et j’eus la chance, ce jour-là, de rencontrer Marismeño. Encore une fois, j’avais eu une vache qui n’avait plus la moindre passe et je lui demande : « puis-je faire la mise à mort ? » Je la réalise parfaitement. Il me dit alors : « tu ne seras pas capable de la refaire ? Je crois que t’as eu de la chance, c’est tout ». Je reviens et pareil.
À la vache suivante, il me demande de prendre la cape. Suite à quoi, il me dit : « toi, tu ne vas plus toréer derrière quelqu’un ». Le lendemain il m’amène à la « tienta » chez Hermanos Sampedro et depuis ce jour-là je n’ai plus jamais toréé une vache derrière quelqu’un d’autre.