Par Yves Debas


Dans sa lettre ouverte à la députée Aurore Bergé qui projette d’interdire la corrida aux moins de 16 ans, Sébastien Castella s’insurge : « Savez-vous, Madame, combien de gamins ont été sauvés de l’exclusion sociale et de la délinquance par les écoles taurines de Nîmes, Béziers ou Arles, pour ne citer que celles-là ?[1] ».

L’apprentissage de la tauromachie a été essentiel pour lui. Me vient en mémoire l’histoire d’Akira Mizubayashi, l’auteur de « Une langue venue d’ailleurs[2] ». A 18 ans, jeune japonais désœuvré et perdu, il aspire à un nouvel outil de penser, de s’exprimer. Sa langue maternelle lui paraît remplie de clichés, insuffisante pour dire ce qu’il ressent.  Au terme d’un travail acharné mêlant musique, philosophie et littérature il s’approprie une langue découverte par hasard et qui lui est parfaitement étrangère, le français. Il deviendra professeur d’université et un merveilleux écrivain japonais de langue française. 

En apprenant à toréer, de jeunes arlésiens, biterrois ou nîmois se saisissent, eux aussi, d’un langage. Leur langue. Ils ont deviné que l’art du toréo,engagement à la fois corporel et spirituel, leur permettrait d’exprimer envies et interrogations fondamentales. Celles qui assaillent un enfant puis un jeune. Oui, le complexe entremêlement de sentiments autour de la violence et de la domination prend sens avec l’acceptation d’une méthode pour les surpasser. Il devient alorsun engagement spirituel.Voilà des jeunes pour qui la maîtrise physique se met au service d’une expression où la beauté se conquiert comme une discipline.

Découverte du respect dû à un autre indispensable et irréductible, ce toro à la fois complice de beauté et adversaire de combat; apprentissage d’une relation homme/animal/nature ; rigueur des règles ; nécessité de l’effort ; importance du courage pour affronter le danger ; réflexion et savoir pour surmonter la peur ; inéluctabilité de la mort et célébration digne … : y a-t-il beaucoup d’autres expressions artistiques et culturelles qui osent aborder de manière aussi explicite et courageuse ce qui fonde nos cultures et nos civilisations ?  En parvenant à se dire à eux-mêmes et en exprimant auprès des autres ce qu’ils ressentent, les jeunes apprentis toreros accomplissent ce premier acte civilisationnel qui fait l’individu au milieu des autres, unique et semblable à la fois.

Sébastien Castella - 2015
Madrid, Madrid… (Photo DR)

A travers ce langage si particulier ils s’ouvrent une voie d’accès à d’autres expressions artistiques, à d’autres formes de questionnements, à d’autres manières de dire ses émotions. Et répondent, à leur manière, à l’interrogation si convenue sur la « démocratisation de la culture ».  Pourquoi la question revient-elle en boucle ? Pourquoi sommes-nous obligés tous les cinq à dix ans de proposer de nouvelles initiatives, de lancer de nouvelles mesures pour tenter de l’atteindre ? Comme le dit le chroniqueur culture d’un journal du soir, « entre public riche et public pauvre, nombre de français échappent aux radars de la culture subventionnée ».

Peut-être est-ce moins l’accès à la culture qui est en cause que son appropriation, les règles de sa transmission. Comment faire que le goût pour la culture et ses différentes formes devienne un choix plutôt qu’un « marqueur social » ? Longtemps on a pensé que la réponse n’était que scolaire et économique. Que l’on enseigne les arts à l’école et que l’on baisse le coût d’accès à leurs manifestations sont assurément de bonnes choses. Mais elles ne suffisent pas.

Le savoir scolaire demeure trop souvent, tout particulièrement en France, un système de sélection. Plus l’enfant est reconnu par un système scolaire qui hiérarchise et classifie, plus l’accès à la culture lui paraît naturel. Moins il se sent reconnu plus les matières scolaires lui deviennent extérieures, lui semblent interdites. La culture devient à son tour, non l’instrument de cohésion sociale espéré ou rêvé, mais un marqueur social supplémentaire, facteur de différence et exclusion. Le tri est fait très tôt. Trop tôt.

Baisser le coût d’accès à la culture, le prix des livres ou des disques, d’entrées aux musées, au concert, au théâtre ou encore au cinéma ? Bravo ! Ceux qui se sentent déjà concernés, ceux dont le modèle de consommation fait déjà sa place à ces pratiques en profiteront et c’est tant mieux pour eux. Mais pour les autres qu’importe le prix s’ils sont convaincus que « ce n’est pas pour nous ».

A rebours de la bien-pensance contemporaine, l’initiation à la corrida, les écoles taurines et les férias rappellent que nombre de jeunes français et espagnols « hors radars » font langue et culture grâce à la corrida et à travers elle. Voilà une bonne nouvelle !

Aurore Bergé, avec Sébastien Castella nous avons mille bonnes raisons de vous interpeller : « Savez-vous, Madame, combien de gamins ont découvert l’art et la culture, combien ont trouvé leur liberté, combien été sauvés de l’exclusion sociale et de la délinquance grâce aux écoles taurines d’Espagne, du Sud-Est ou du Sud-Ouest ?».

Yves Lebas


[1] Sébastien Castella « Lettre ouverte à Mme Aurore Bergé, députée et porte-parole du groupe « La République en Marche »

[2] Akira Mizubayashi « Une langue venue d’ailleurs » Gallimard 2011