Inca Virgoarte
, Inca San Nicolas en réalité, vient de décéder à l’âge de 60 ans. C’est bien triste car c’était une belle personne qui avait été gagnée par le gusanillo et qui avait un beau brin de plume. Elle a collaboré régulièrement à ce site avec brio ainsi qu’à la revue « Mexico, Aztecas t toros ». Nous la regrettons déjà et nous présentons nos condoléances à sa famille, à ses amis, à son frère et d’une manière générale aux aficionados bitterois qu’elle a rejoint il y a quelques années, car elle était venue s’installer à Béziers. Elle avait trouvé la paix dans cette installation qui devait beaucoup à la tauromachie.

Elle était en rain de composer un texte à notre intention que nous vous présentons avec une grande émotion:

Par Inca Virgoarte

« VA POR USTED« 

On la surnommait « Traîne-savates » …

C’était une vieille femme. De taille moyenne, mais elle paraissait plus petite en raison de son dos voûté. Elle faisait penser à une équerre qui avait du mal à former son angle droit malgré sa tête poussive vers l’avant, à chaque pas. Ses cheveux blancs, un peu jaunis, étaient tirés en un chignon dont quelques mèches folles s’échappaient. Son bras gauche était plié sur son dos, et le droit lui servait de balancier. Elle aurait pu ressembler à un patineur de vitesse, si ce n’était ses pieds traînassant sur le sol, l’empêchant d’aller à une allure plus rapide. On l’entendait arriver. Une sorte de rythme sur deux temps annonçait sa venue aussi lente que celle d’un escargot. Ses savates en adhésion à la terre diffusaient un son mat, éraillé… Traîne-savates… C’était Traîne-savates…

Les gamins la dépassaient en courant et en scandant son sobriquet avec une voix étirée comme un chewingum. Les plus téméraires, arrivés à sa hauteur, osaient la pousser du bout des doigts. Alors, cette silhouette d’un autre temps réagissait comme un roseau soufflé par une rafale de vent. Elle s’arrêtait pour ne pas perdre son ancrage au sol. Elle maîtrisait, par une respiration venue de ses jambes, tout le haut de son corps qui vacillait. Elle soufflait, ne disait mot, et reprenait sa pérégrination…

Les adultes, eux, quand ils la croisaient, la saluaient très cordialement d’un « Bonjour, Josèphe ! ». Mais, en dehors de sa présence, c’était Traîne-savates. Toujours Traîne-savates…

Dans le quartier des Jardins de La Fontaine de cette ville du Sud, plus personne ne se préoccupait de savoir qui était Traîne-savates, ni d’où elle venait. Elle était arrivée comme une graine apportée par le vent. Elle vivait depuis longtemps, en alternance, à la ville, dans un petit studio au quatrième étage, avec ascenseur, pour le plus grand bien de ses jambes, et à la campagne, dans un mazet. Ce dernier était constitué d’une ravissante maison aux murs blanchis à la chaux. Une coursive extérieure pourvoyait un peu de fraîcheur. Un magnifique bougainvillier énamouré d’un pilier, s’épanouissait généreusement, et embaumait l’air et le cœur d’une « Traîne-savates » encline à la contemplation du paysage environnant. Derrière la maison, se trouvait son autosubsistance carnée et végétale, dont la croissance et surtout l’abondance étaient supervisées par un chef d’orchestre emplumé d’orgueil. Son chant strident du matin la poussait à se lever. Ses va-et-vient entre la ville et la campagne étaient irréguliers. Ce que les voisins avaient observé, c’est que, lorsqu’elle investissait le studio, elle se rendait souvent à l’hôpital, au volant de sa Renault 5 rouge.

A la ville, certains après-midi, elle s’asseyait sur un banc des jardins de La Fontaine, le corps comme une virgule au repos, le regard fixant la terre. Les yeux étaient ouverts et paraissaient projeter ses pensées, peut-être des souvenirs, sur la surface minérale. De temps à autre, interpelée par une réalité environnante, elle levait la tête et cherchait d’où provenaient les bruits ou les cris. Et là, son regard vif, direct, d’un éclat saisissant vous accrochait. Verts, ses yeux étaient verts comme l’eau profonde d’une rivière de montagne, et en leur centre, une pupille grosse comme une perle noire. Ce regard ressemblait à une aventure. Il vous absorbait.

Un de ces après-midis, abandonnée à la chaleur des rayons du soleil, elle entendit arriver un groupe sonore à la tonalité juvénile. Elle leva la tête. C’étaient trois adolescents à bicyclette. Ils posèrent leur vélo par terre, prirent, chacun, un carré de tissu coloré assez volumineux qui était ficelé sur leur porte-bagage. Tout en cherchant un endroit où se mettre, ils se bousculaient, riaient, se taquinaient… Ils s’arrêtèrent à l’endroit où le chemin s’élargissait et formait un espace dégagé, pas très loin d’où elle se trouvait. Ils s’écartèrent l’un de l’autre, et déployèrent leur cape rose-fuchsia et jaune d’or. La tête légèrement inclinée, elle les observa discrètement.

Les ados avaient fait silence, absorbés par le maniement de leur cape. Ils laissaient cette dernière s’exprimer pour eux en éraflant la terre. Les bruissements du tissu tournoyant lentement d’un côté, puis de l’autre, différenciaient la mélodie de chacun. Traîne-savates, hypnotisée par ces corolles dansantes, sentit son corps frémir, s’étirer d’un éveil paresseux. Elle glissa son corps vers l’avant du banc. Ses bras commencèrent à bouger, à s’allonger. Un bras plié un peu en dessous de la taille, l’autre, coude à hauteur des épaules, poignets fermés, comme si elle tenait une cape. Elle entama une drôle de danse faite de demi-cercles d’un côté, puis de l’autre, ses pieds bien à plat et écartés, semblables aux branches d’un compas ouvert. Elle mimait la gestuelle des jeunes. Enfin, pas tout à fait… Son geste, à elle, était empreint d’une lenteur, d’une douceur caressante. Le buste docile suivait le déplacement de ses bras. Menton rentré. Sur ses lèvres, un sourire fragile. Seule au monde, dans son monde…

Un garçon la regarda, stupéfait. Il héla en catimini ses camarades de droite et de gauche, et d’un coup de menton les enjoignit de porter leur vue sur elle. Les trois copains restèrent immobiles, muets, une expression médusée sur le visage. Traîne-savates continuait à mouvoir sa cape invisible, d’un côté, puis, replacement des bras et des pieds, de l’autre, toute son attention fixée sur le mouvement qu’elle semblait vouloir harmoniser à une supposée énergie qu’elle interpelait par un mot chuchoté « toro… toro… ». Elle donnait l’impression de composer une musique que, seule, son âme pouvait entendre. Les jeunes, tranquillement, s’approchèrent. Elle pressentit leur proximité. Alors, lentement, elle baissa les bras, ses mains se posèrent sur le rebord du banc. Elle replaça ses pieds l’un à côté de l’autre. Elle leva la tête dans leur direction.

Johan, un brun à la stature bien charpentée, peut-être le plus âgé, lui demanda : « Madame, vous savez toréer ? » Elle ne répondit pas. Il répéta sa question un peu plus fort, mais avec beaucoup de respect, supposant qu’elle n’avait pas entendu ou compris. Elle répondit d’une voix qu’elle aurait voulu impersonnelle, mais, quelques hésitations balbutiées trahissaient une émotion très retenue.

« Je… Heu… J’ai… J’ai beaucoup regardé des corridas… Enfin… Il y a longtemps… Heu… J’ai appris… 

  • Vous savez, ça nous plaît comment vous faites les véroniques et les demi-véroniques avec le capote, articula un blondinet, le plus petit par la taille. Nous, on apprend encore, parce qu’on veut devenir toreros, ouais des figuras, des stars !
  • Dites, ça vous dirait de nous montrer un peu comment vous faites ? » ajouta Johan.

Traîne-Savates écarquilla les yeux, surprise par la demande. Elle plongea son regard dans celui du jeune pour sonder la sincérité de la requête, le déplaça sur chacun des adolescents. Elle hocha la tête. Un léger sourire illumina son visage ridé. Elle déplia avec difficulté le haut de son corps, chaque vertèbre prenant le temps de se replacer dans la verticalité. Elle se leva et tendit la main. Immédiatement, Julien, le Blondinet, s’avança, et lui donna son capote. Les traits de son visage empreints de sérieux, elle s’avança en faisant un effort considérable pour ne pas trop traîner ses pieds. Elle avança une jambe, ancra bien fort ses pieds et, sans un mot, se mit à faire voleter la cape. Ses bras s’agitèrent comme deux ailes d’hirondelle planant du sol vers les cieux dans la légèreté de l’air, et sur un ton ferme, elle prononçait des « toro… toro… ». Les trois ados s’empressèrent de l’imiter. Le temps s’écoulait ainsi au rythme des passes lentes et appliquées…

La suite demain