Inca Virgoarte, Inca San Nicolas en réalité, vient de décéder à l’âge de 60 ans. C’est bien triste car c’était une belle personne qui avait été gagnée par le gusanillo et qui avait un beau brin de plume. Elle a collaboré régulièrement à ce site avec brio ainsi qu’à la revue « Mexico, Aztecas t toros ». Nous la regrettons déjà et nous présentons nos condoléances à sa famille, à ses amis, à son frère et d’une manière générale aux aficionados bitterois qu’elle a rejoint il y a quelques années, car elle était venue s’installer à Béziers. Elle avait trouvé la paix dans cette installation qui devait beaucoup à la tauromachie.

Elle était en rain de composer un texte à notre intention que nous vous présentons avec une grande émotion:

On la surnommait « Traîne-savates » … (2)

Par Inca Virgoarte

Va por usted (2)

Un garçon la regarda, stupéfait. Il héla en catimini ses camarades de droite et de gauche, et d’un coup de menton les enjoignit de porter leur vue sur elle. Les trois copains restèrent immobiles, muets, une expression médusée sur le visage. Traîne-savates continuait à mouvoir sa cape invisible, d’un côté, puis, replacement des bras et des pieds, de l’autre, toute son attention fixée sur le mouvement qu’elle semblait vouloir harmoniser à une supposée énergie qu’elle interpelait par un mot chuchoté « toro… toro… ». Elle donnait l’impression de composer une musique que, seule, son âme pouvait entendre. Les jeunes, tranquillement, s’approchèrent. Elle pressentit leur proximité. Alors, lentement, elle baissa les bras, ses mains se posèrent sur le rebord du banc. Elle replaça ses pieds l’un à côté de l’autre. Elle leva la tête dans leur direction.

Johan, un brun à la stature bien charpentée, peut-être le plus âgé, lui demanda : « Madame, vous savez toréer ? » Elle ne répondit pas. Il répéta sa question un peu plus fort, mais avec beaucoup de respect, supposant qu’elle n’avait pas entendu ou compris. Elle répondit d’une voix qu’elle aurait voulu impersonnelle, mais, quelques hésitations balbutiées trahissaient une émotion très retenue.

« Je… Heu… J’ai… J’ai beaucoup regardé des corridas… Enfin… Il y a longtemps… Heu… J’ai appris… 

  • Vous savez, ça nous plaît comment vous faites les véroniques et les demi-véroniques avec le capote, articula un blondinet, le plus petit par la taille. Nous, on apprend encore, parce qu’on veut devenir toreros, ouais des figuras, des stars !
  • Dites, ça vous dirait de nous montrer un peu comment vous faites ? » ajouta Johan.

Traîne-Savates écarquilla les yeux, surprise par la demande. Elle plongea son regard dans celui du jeune pour sonder la sincérité de la requête, le déplaça sur chacun des adolescents. Elle hocha la tête. Un léger sourire illumina son visage ridé. Elle déplia avec difficulté le haut de son corps, chaque vertèbre prenant le temps de se replacer dans la verticalité. Elle se leva et tendit la main. Immédiatement, Julien, le Blondinet, s’avança, et lui donna son capote. Les traits de son visage empreints de sérieux, elle s’avança en faisant un effort considérable pour ne pas trop traîner ses pieds. Elle avança une jambe, ancra bien fort ses pieds et, sans un mot, se mit à faire voleter la cape. Ses bras s’agitèrent comme deux ailes d’hirondelle planant du sol vers les cieux dans la légèreté de l’air, et sur un ton ferme, elle prononçait des « toro… toro… ». Les trois ados s’empressèrent de l’imiter. Le temps s’écoulait ainsi au rythme des passes lentes et appliquées…

Tout à coup, Traîne-savates jeta la cape, porta une main à son cou, poussa un cri terrible tout en exécutant comme une danse d’indien, et, comme par magie, sautillant d’un pied sur l’autre. Les adolescents ébaubis la regardaient…

« Qu’est-ce qu’il lui prend, elle est givrée ! chuchota Julien.

  • Ouais, elle est cinglée ! Je vous l’ai dit, vous avez pas voulu me croire ! » renchérit entre ses dents le timide Clément.

Bouches entrouvertes, yeux arrondis, ils la virent valdinguer. Un de ses bas glissa sur sa chaussure laissant apparaître un autre bas… Un bas rose brodé d’un épi de blé… Ils réprimèrent une monstre envie de rire. Elle les regarda. En voyant leur tête, elle éclata de rire… Soulagement des garçons qui se joignirent à elle, et purent ainsi s’esclaffer sans retenue. Se ressaisissant, Johan, suivi des deux autres, se précipita pour l’aider à se relever…

« Madame, vous vous êtes fait mal ? demanda-t-il.

  • Heu… Non, non… Merci, c’est gentil… C’est rien… rien… hoqueta-t-elle, – tout en remontant son bas au-dessus du genou, amusée par le ridicule de sa position, et surtout, par la mine intriguée des ados -. Sûrement une abeille qui m’a piquée dans le cou… Je me suis affolée… C’est rien…Ouf !… Je suis un peu fatiguée… Merci les garçons, je vais rentrer… »

Ils l’aidèrent à se mettre debout. « Madame, reprit Joan, nous venons mercredi prochain, vous viendrez nous montrer des passes. » D’un bref hochement de la tête, elle acquiesça. Elle lissa sa robe. Elle quitta le groupe en traînant les savates et s’éloigna. Les garçons la suivirent des yeux.

« Dis, Johan, t’as vu le bas rose, questionna Clément, c’est les bas que mettent les toreros, pourquoi elle a ça ?

  • Che pas…
  • Haha ! C’est peut-être un torero amoureux qu’il lui a offert ! claironna Clément.
  • T’es con, toi, un mec offre pas des bas à sa copine, il lui offre des fleurs, le reprit Julien en haussant les épaules.
  • Eh ben… ou…ou … Comme elle est dingue de corrida, elle l’a piqué !  Rétorqua Clément avec un air malicieux
  • Et pourquoi pas torero ? Ouais…Une femme torero ! se récria Julien.
  • Bon, les gars, laissez tomber, ce qui nous intéresse, c’est son aide, parce qu’elle en connaît un bout du toreo. Vous avez vu son coup de poignet avec le capote. Suis sûr qu’elle a torée et pas qu’un peu », répondit Johan sur un ton d’aîné du groupe.

Ils plièrent leur cape, et tout en discutant, s’en allèrent.

Pendant plusieurs mercredis, ils se retrouvèrent, Traîne-Savates et les trois garçons, pour faire virevolter leurs capes. Un jour, Johan apporta une muleta. Elle la prit, et avant de s’en servir, posa un étrange regard sur le chiffon rouge. Elle ferma les yeux. Clément, en murmurant entre ses dents, ne put s’empêcher de commenter :

« Hé… les gars… elle fait une prière…  Sûr qu’elle a une case en moins…

  • Ferme-la », lui rétorqua, lèvres serrées, Johan.

Elle leva la tête. Elle déploya, lentement, d’un geste royal, le chiffon rouge qui musarda en effleurant la terre avec un temple d’une douceur frissonnante.

« Ouais, ouais, montre-nous encore ! s’exclama Julien, excité.

  • Hum, hum, à vous maintenant. Tiens, toi. »

Elle lui tendit la muleta. « Et toi, Johan, tu fais le taureau, » ajouta-t-elle.

Ils s’exécutèrent. Julien tentait de reproduire l’attitude campée par Josèphe. « Non, non ! arrête ! s’écria-t-elle. Moi, j’ai le dos voûté parce que je suis une vieille femme, mais toi, toi, torero, tu dois te redresser. Qu’est-ce que tu veux, une corrida à 3 000 euros torse plié, ou une à 30 000 euros droit comme un i ? Allez, cambre le bas de ton dos, mets les reins en avant, offre-toi à la bête, tu ne bouges plus, c’est toi qui la domines, ton corps doit le lui dire avec fermeté, sans reculer. Allez, vas-y, essaie… »

Et l’après-midi vit le soleil se coucher sur les volutes de capes et muletas

Une drôle de complicité s’établit entre eux. Une complicité avare de mots, faite seulement de mouvements, de regards échangés, et de conseils distillés par Traîne-Savates…

Leurs visages exprimaient le sérieux de leur entraînement. Les adolescents, attentifs, écoutaient avec une mine très réfléchie tout ce que pouvait commenter Josèphe sur leur attitude. Elle leur apprenait également comment observer un taureau pour comprendre son comportement. Parfois, d’une voix un peu rude, elle les corrigeait, mais ils n’en prenaient pas ombrage car ils avaient compris, peut-être par intuition, que Josèphe s’y entendait en tauromachie. Et pas qu’un peu ! Traîne-savates avait laissé la place à une Josèphe ravie, fière de la considération que lui témoignaient ces jeunes.

Ils la respectaient. En sa présence, ils ne ressentaient pas le besoin de lui poser des questions sur sa vie : qui était-elle ? D’où venait-elle ? Avait-elle été torero ?

Bien sûr, entre eux, au début, ils avaient échangé sur ces questions, et même, imaginé un tas de vies pour elle… Et, ils s’étaient marrés de leurs inventions farfelues : « elle était fille d’un éleveur ruiné ; elle avait été torero, mais, comme c’est une fille, elle n’avait pas pu continuer, et elle était devenue un peu folle ; c’était une gitane… » A ce jeu-là, Clément, le timide, toujours suspicieux de la bonne santé mentale de leur mentor, y excellait. Il avait même conjecturé que c’étaient des aliens qui, lors d’une mission sur la terre, l’y avaient abandonnée ! Tout en riant, Johan et Julien s’écriaient et le suppliaient d’arrêter ses divagations.

A leur cinquième rencontre, les garçons se pointèrent au rendez-vous. Pas de Traîne-savates. Pas de Josèphe. C’était bizarre. Elle était toujours là avant eux. Elle les attendait assise sur son banc. Les minutes s’écoulèrent… Les heures… Toujours pas de Josèphe !

« Zut alors ! Qu’est-ce qu’on fait ? On va voir chez elle ? proposa Julien.

  • M’ouais, m’ouais…marmonna Johan, en pleine réflexion.
  • Si, si ! Les gars, on y va ! Elle est peut-être malade, et, peut-être qu’elle a besoin d’aide.  Elle a été sympa avec nous, on peut pas rester là comme si on s’en foutait ! » s’écria le Clément dont la hardiesse émergente, dévoilait sa sympathie pour Josèphe.

Ils échangèrent des hochements de tête entendus. Dans un même élan, ils se dirigèrent vers l’immeuble où résidait Josèphe. Arrivés devant la porte, ils sonnèrent, toc toquèrent. Pas de réponse. Ils recommencèrent. Un voisin, entendant le raffut qu’ils provoquaient, sortit sur le palier.

« Bonté divine, c’est pas fini ce boucan ! Qu’est-ce que vous voulez ? Et qu’est-ce que vous lui voulez à Josèphe ?

  • Nous la connaissons, on travaille avec elle, – le voisin écarquilla ses yeux au maximum de ses orbites -, elle est pas venue au rendez-vous ! Donc, on vient pour avoir de ses nouvelles, articula posément Johan.
  • Elle travaille avec vous ? Mais, c’est quoi cette histoire ? Bon ! Je veux rien savoir ! Elle a eu un accident, et les pompiers l’ont embarquée à l’hôpital. Allez ! Ouste ! Du balai, allez voir ailleurs ! »

Les trois copains ne se le firent pas dire deux fois. Ils tournèrent les talons, éludèrent l’ascenseur, et dévalèrent les escaliers en criant à tue-tête pour faire la nique au voisin ronchon.

Dehors, ils tinrent un conciliabule. Ils décidèrent de se rendre sur le champ à l’hôpital, capes pliées sous le bras, le dos droit, pas martial… Toreros en herbe…

Ils frappèrent à la porte de la chambre 103. Un « Entrez », bien discret, leur répondit. Ils entrèrent. Avec une allure un peu gauche, ils s’approchèrent du lit. Josèphe, surprise et touchée par cette visite, leur débita son explication :

« Ah ! Salut les gars ! C’est gentil de venir me voir. Je suis désolée de n’avoir pas pu vous rejoindre au parc. J’ai traversé sans trop regarder. Une voiture m’a renversée, elle n’allait pas trop vite, heureusement. Mais moi, avec mes jambes de Pinocchio, j’ai pas pu l’éviter, enfin, c’est pas trop grave, mais la prothèse que j’avais à la hanche s’est pétée. Alors, le billard et le lit… »

Gustave Doré

Johan fit un pas en avant et demanda : « Ah, Maestro, qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ? »

Josèphe sentit l’émotion l’étreindre. Elle susurra ce mot « Maestro », plusieurs fois, pour elle-même, comme on susurre des mots d’amour dans l’intimité d’un amour interdit. Elle regarda ces ados qui se tenaient devant elle avec beaucoup de respect, au garde à vous. Les trois mousquetaires au chevet de D’Artagnan… La carapace qu’elle s’était forgée, parfois avec rage contre son destin, parfois avec la combativité de celle qui voulait vivre malgré tout, cette carapace se fissurait. Elle refoula l’émoi qui s’emparait d’elle, se maîtrisa, et répondit : « Rien… Merci quand même… Vous voyez, dit-elle en ouvrant ses bras, ici, j’ai le gîte et le couvert. Ma famille a été prévenue et mon frère va venir… Et vous, hein, vous allez continuer à vous entraîner. Pour devenir torero, il en faut… il en faut des sacrifices. » Sa voix se noua sous la pression d’un sanglot prêt à exploser.

Trois mois s’écoulèrent. Josèphe avait regagné son domicile pour sa convalescence, et, avec l’aide d’une canne, elle avait repris la direction du parc pour la supervision des entraînements, à la grande joie des ados. Ces derniers étaient excités. La féria allait bientôt avoir lieu. La ville commençait à s’agiter. Quatre jours de fêtes, de musiques, de danses… Les restaurants et les bars s’activaient pour entreposer boissons et denrées, surtout ne pas manquer de marchandises. Dans les arènes, les allers et venues étaient incessants. La billetterie était ouverte et les clients affluaient.

Ils demandèrent à Josèphe si elle allait aux corridas. Elle hocha faiblement la tête, peut-être, à une ou deux… Ils décidèrent d’un commun accord d’arrêter les entraînements. L’été était bientôt là, et les emmenait les uns et les autres, en vacances, dans des lieux différents.

Avant de se séparer, les ados souhaitaient remercier Josèphe. A leur dernier rendez-vous, Johan lui tendit une enveloppe. Elle la décacheta. Elle en sortit deux billets pour la corrida du samedi et du dimanche. Deux billets en barrera… Silencieuse, elle restait silencieuse, les yeux posés sur les deux bouts de papier. Clément s’enhardit et lui demanda : 

« Josèphe, ça vous plaît pas ? 

  • Oh ! si, si, s’empressa-t-elle de répondre, mais il ne fallait pas, c’est trop cher !
  • Vous inquiétez pas, ajouta Johan, mon père travaille aux arènes et il me les a donnés pour vous.
  • Merci les garçons, c’est un très beau cadeau, merci. Alors, on se reverra là-bas… »

Samedi, les arènes étaient pleines à craquer. Les trois ados étaient dans le callejón, à côté du père de Johan. Ils cherchèrent du regard la place réservée à Josèphe. Elle était là, juste derrière eux. Elle leur fit un petit signe de la main. Ils lui sourirent, enchantés de la voir, et en même temps stupéfaits par le changement de son apparence. Elle avait coupé ses cheveux, mit une chemise blanche et un pantalon noir. Ses beaux yeux verts éclairaient son visage. Elle était belle… d’une beauté étrange qui appelait le mystère de la Madone ou d’Apollon.

Les clarines sonnèrent le début de la corrida. Le célèbre matador Emilio López, chef de la lidia, entra en piste. Parvenu au troisième tercio, et avant de commencer sa faena, il se dirigea vers eux. A leur grande surprise, il interpela Josèphe. Les ados, étonnés, retenaient leur souffle. Montera à la main dirigée vers elle, le torero d’une voix ferme déclama son brindis :

« Maestro ! Maestro José ! Votre toreo a été un exemple pour moi. Je vous dédie ce toro pour votre talent, et aussi pour le courage immense dont vous avez fait preuve, en affrontant, et en acceptant votre être le plus profond. Vous êtes un exemple de bravoure et de sincérité pour nous tous. Maestro, je vous exprime mon respect le plus grand et mon affection. ¡VA POR USTED ! »

Le torero se retourna et lui lança la montera. Elle l’attrapa et la serra bien fort sur son cœur. Le public se leva. Un tonnerre d’applaudissements s’en suivit, et emplit le Colysée. Émue, Josèphe, aidée de sa canne, se souleva à demi, et, brandissant la montera, remercia. Les jeunes étaient troublés. Ils ne comprenaient rien à la scène à laquelle ils venaient d’assister. Johan se tourna vers son père et l’interrogea du regard. Celui-ci se pencha et leur chuchota l’histoire de ce matador de toros, José Noblés, qui avait marqué toute une génération de toreros, par son toreo classique et d’une élégance précieuse. Il était à son apogée lorsqu’il reçut une très grave cornade qui l’amena aux portes de la mort. Ne pouvant plus toréer à cause de séquelles graves, il décida, à la surprise générale, de devenir ce qu’il avait senti être, depuis toujours, au plus profond de lui-même : une femme.

« Oui, les garçons, c’est Josèphe. Vous avez eu l’honneur de vous entraîner avec un très grand torero. »

Clément intervint : « Ah ! je vous l’avais bien dit qu’elle était bizarre !

  • Ferme-la ! lui répondirent en cœur Johan et Julien, pour nous, ça ne change rien, c’est notre Maestro ! 
  • Bon, OK, pour moi aussi ! » s’exclama-t-il. Il marmonna pour lui-même : « Mais… quand même bizarre, c’est quand même bizarre ! »

Johan leur fit un signe de la tête. Ensemble, ils se retournèrent vers Josèphe et lui adressèrent avec enthousiasme un pouce levé !

Inca Virgo Arte