Antonio Lorca est un critique taurin qui écrit dans le grand quotidien madrilène « El Pais ». son exigence et sa lucidité en fait quelqu’un de mal aimé mais respecté dans le milieu. La qualité de ses analyses sont difficilement réfutables. Ainsi cet article de début de temporada publié dans le site https://torosenelmundo.com/ qui s’applique à l’Espagne mais qui touche directement la tauromachie française:

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La Tour de Babel de Brueghel

« La nouvelle saison se présente avec sa charge d’inconnus, avec l’obstacle de la pandémie et l’incertitude du box-office.

Un jour, loin d’aujourd’hui, espérons-le, la fête taurine se lamentera, les larmes aux yeux, de ne pas avoir créé une fédération nationale ayant autorité dans tous les secteurs pour la commander, la moderniser, la placer dans le monde, adaptée aux temps nouveaux ; de ne pas avoir établi une feuille de route et un comportement obligatoire pour toute tauromachie. Un jour, la fête des taureaux se lamentera d’avoir été une tour de Babel dans laquelle de petits royaumes défendent des intérêts particuliers, parlent des langues différentes où le dialogue devient impossible.

Tôt ou tard, elle prendra conscience que la société a changé alors qu’elle est restée, silencieuse, dos à la réalité ; et cela impliquera qu’elle aura été laissée pour compte, qu’elle sentira le renfermé, qu’elle ressemblera à une activité d’un temps révolu et qu’elle n’aura pas sa place dans l’existence technologique et vertigineuse du XXIe siècle.

C’est l’une des réflexions qui pourraient être extraites de l’Enquête sur les habitudes et pratiques culturelles du ministère de la Culture, dont les données concluantes ont été étudiées par Vicente Royuela, professeur d’économie appliquée à l’Université de Barcelone : en 2014, 53 % des Les Espagnols n’ont montré aucun intérêt pour la tauromachie, un chiffre qui a augmenté de trois points quatre ans plus tard. Cependant, 25% (environ 11 millions) de citoyens espagnols ont montré leur sympathie pour les toros en 2018 environ cinq points de plus ; sur une échelle de zéro à 10, parmi ceux-ci, 5,9% de la population a souligné qu’elle avait « un intérêt extraordinaire, placé entre 9 et 10 ».

Les données du prochain sondage seront connues en 2023, et tout indique que la courbe descendante de l’intérêt pour le parti ne changera pas. Aux problèmes internes du secteur, il faut ajouter la montée de l’animalisme, le désintérêt politique et les conséquences de la pandémie. Pourquoi une manifestation qui était majoritaire il y a quelques décennies dans ce pays est-elle devenue le centre d’une polémique permanente, s’inscrit-elle dans l’incorrection politique et sociale, est-elle vilipendée par les progressistes, et fait-elle partie des complexes qui piègent bon nombre de ses fans?

Pourquoi, si la tauromachie fait partie du patrimoine culturel, selon une loi votée au Parlement national, ne reçoit-elle que des camouflets de la part du gouvernement central et non pas de quelques régionaux ? Il est vrai que les temps ont changé et que des mouvements ont émergé qui remettent en question le spectacle taurin, même s’il n’est pas du tout clair s’ils protègent les animaux ou les poches des grandes multinationales qui font affaire avec l’alimentation et les soins des animaux de compagnie. Il est vrai que certains divisent le monde entre le bien et le mal, et le groupe anti-corrida appartient aux premiers, souriants et fiers, même si la question des taureaux, même pas de loin, l’un des grands problèmes de l’humanité, pour certains dans l’oubli inexplicable de cette société bien-pensante.

Mais il y a une autre vérité incontestable qui ne peut être cachée, et ce n’est autre que la responsabilité de la tauromachie dans ses propres maux. Les toreros, les hommes d’affaires, les éleveurs et ceux qui vivent d’une manière ou d’une autre de ce spectacle se sont sentis à l’aise avec les formes prises par l’entreprise, ils ont pensé que le système était durable et invincible, et tous ont vécu des taureaux – avec leur effort et leur risque, bien sûr—, sans s’arrêter un instant pour réfléchir à l’adaptation du spectacle aux temps nouveaux, analyser les problèmes du présent pour préparer l’avenir.

Et peut-être que la tauromachie ne devrait pas être blâmée exclusivement pour une telle erreur. Ils ne se sont jamais sentis appelés à réformer la tauromachie ; ils sont nés et ont grandi dans la conviction que ce n’était pas nécessaire ; la soi-disant fête nationale avait sa propre vie et alimentait les fans et les revenus d’un secteur qui n’avait jamais prédit que l’avenir serait plein de surprises. Et il en a été ainsi jusqu’à ce qu’une nouvelle réalité s’impose. Les arènes ne sont plus remplies comme avant, les abonnements ne sont plus des trésors qui se transmettent de père en fils, les toreros ne sont plus des héros reconnus par la société, la tauromachie ne reçoit plus le traitement médiatique d’antan…

Un nouveau scénario s’est dessiné qui nécessite inévitablement une réflexion sérieuse pour entreprendre, si c’est encore possible à ce stade, les changements profonds qui assurent la pérennité de l’entreprise. Et jusqu’à présent, cela n’a pas été possible. Le spectacle taurin ne s’est pas remis de la crise économique de 2008, —le professeur Royuela pense qu’il ne s’en remettra jamais—, et il reste à voir s’il pourra sortir de la pandémie sans maladies chroniques. Ce qui est curieux, c’est que, malgré l’indolence et la passivité du secteur, les attaques continuent des anti-corridas et des partisans des animaux et l’ignorance des pouvoirs publics persévère ; 25% des citoyens espagnols montrent de la sympathie pour les taureaux, et ce désintérêt qu’exprime 53 % ne signifie pas nécessairement une attitude contraire. La question est de savoir ce qui est fait pour que ces pourcentages ne diminuent ou n’augmentent pas au détriment i. C’est la question.

Le cas de Valdemorillo est emblématique. La première feria de l’année, celle qui sert d’examen aux toreros modestes qui voulaient occuper une place à San Isidro, a rompu la tradition : on y a oublié ceux qui venait dans la ville de Madrid avec des rêves et des espoirs et on y a opté pour des noms, archi-vus ces dernières années. Et Valdemorillo perd ainsi de son charme, car voir Morante, Ferrera ou Urdiales avec des taureaux de troisième catégorie manque d’intérêt ».

Antonio Lorca