par JYB https://facealacorne.fr

Ce mardi 11 février, le Club Taurin de Paris accueille Yves Charpiat, Docteur Vétérinaire, Président de l’Association Française des Vétérinaires Taurins (AFVT), membre du comité de rédaction de la revue ToroMag.

Myriam Comte ouvre la soirée : Yves Charpiat est né à Paris, fit sa prépa à Paris au lycée Saint Louis puis l’école vétérinaire de Toulouse. Son épouse, originaire de Noirmoutier, le conduit à s’installer et exercer (ville et rural) en Charente Maritime,

Sans tradition familiale, il découvre tardivement la corrida avec un copain lors d’une retransmission de corrida avec Victor Mendes et El Soro sur Canal +, C’était en 1988, il a alors 35 ans,

Il assistera ensuite à des corridas à Floirac, puis Dax et Vic.  Ce qui l’a touché c’est l’intensité du spectacle entre peur et beauté, ainsi que la passion des aficionados.

 Très vite il va rejoindre le fondateur Pierre Daulouède de l’Association Française des Vétérinaires Taurins, Il sera tour à tour, bibliothécaire, secrétaire puis Président depuis 9 ans. Il comprend vite l’importance du rôle du vétérinaire dans le bien être du toro.

Avant de répondre aux questions des passionnés, Yves Charpiat explique les différents rôles du vétérinaire, avec des projections.

En tant que vétérinaire taurin, il doit s’assurer que le taureau soit dans le meilleur état possible et qu’il ne souffre pas.

1/Au Campo

Le vétérinaire taurin peut-être praticien dans les élevages braves ou faire partie d’une CTEM (commission taurine extra-municipale) où sa présence est obligatoire.

A l’élevage, son rôle comprend : identification, vaccination, prophylaxie, conseils concernant l’alimentation, soins, pose de fundas. Nous est alors présenté un « mueco », piège servant à immobiliser l’animal et à accéder aux différentes parties du corps ou de la tête du taureau.

A propos des fundas, Yves explique qu’il était contre mais il reconnaît que cela présente des avantages, entre autres que le toro y étant habitué, stresse moins lors de son départ pour les arènes.

Par contre, si elles évitent des blessures ouvertes au campo, elles peuvent masquer des problèmes internes plus difficiles à détecter.

Sur le plan de l’alimentation, l’AFVT a mené une étude sur une durée de 8 ans avec l’INRA pour étudier les causes des chutes fréquentes des taureaux.

Ils ont travaillé sur les fibres musculaires sur 62 taureaux en 2003 puis 24 autres en 2005 pour chercher si ces chutes avaient un lien avec la nourriture. Après avoir filmé les combats, ils ont fait des prélèvements à l’arrastre sur les toros afin de déterminer les relations entre l’encaste, la ganaderia, l’individu.

Ils répartissent les toros selon trois types : ceux qui utilisent mal le glucose, les trop gras, ceux qui s’asphyxient.

Or une course demande au toro d’être à la fois un sprinter à l’arrivée dans le ruedo, un haltérophile sous la pique et un coureur de fond à la muleta.

Le premier type explosif, aux fibres glycolytiques nombreuses régénère mal et s’éteint vite, le type économe possède moins de fibres glycolytiques, utilise l’oxygène et dure plus longtemps. Quant au toro inapte il n’a pas de fibres glycolytiques et utilise mal l’oxygène.

Les plus proches du toro idéal sont les Victorino Martin et les Cebada Gago et les plus éloignés les Miura et Juan Pedro Domecq.

2/ Yves aborde ensuite le transport des toros du campo aux arènes. Les toros doivent être transportés dans des véhicules aménagés lorsque le voyage dépasse 8 heures de route.

Un projet d’arrêt au bout de douze heures de route avec décharge obligatoire des animaux est étudié à Bruxelles… Problématique avec des toros ! S’il est important que les animaux puissent s’hydrater durant le voyage c’est aussi vrai à leur arrivée aux arènes souvent sous la chaleur où ils ne doivent surtout pas rester dans le camion.

 Les toros peuvent devenir complètement inopérants s’ils restent en plein soleil ou confinés dans les chiqueros mal aérés trop longtemps.

3/ Aux corrals

Le rôle du vétérinaire est de veiller à ce que les toros dans les corrals puissent correctement s’alimenter et boire grâce à des mangeoires et des abreuvoirs adaptés, avoir une litière si le sol est en ciment.

De mauvaises conditions peuvent entraîner des désordres physiologiques comme l’acidose qui se manifeste par la perte des onglons.

Les vétérinaires établissent des fiches d’observation des toros pour que, s’il s’avère qu’il y a un problème au niveau de la nourriture, ils en rendent compte aux ganaderos afin de la modifier avant la prochaine corrida.

Yves Charpiat avec un mayoral

Il arrive que la CTEM, après remarque  des cuadrillas, demande au vétérinaire de vérifier la vue d’un toro, ce qui est extrêmement compliqué. La plupart du temps, pour sa part, il fait confiance aux professionnels et préfère dans le doute, éviter toute prise de risque pour le torero.

Cas exceptionnel, Yves raconte comment le Dr Daulouède eut à recoudre un toro de Miura qui s’était déchiré le cuir lors de la mise en chiqueros…

4/ Pendant et après la course

En Espagne, il y a obligatoirement un vétérinaire au palco. En France,  selon les arènes, un vétérinaire peut être présent au palco, mais c’est assez rare, même si à Vic, le palco de la corrida concours est entièrement composé de vétérinaires.  Cependant il y en a souvent un à proximité à qui la présidence peut demander son avis dans les cas difficiles.

Le vétérinaire peut avoir à intervenir pour soigner un cheval blessé. C’est ainsi qu’à Floirac, Yves a, avec l’aide d’un de ses confrères et du chirurgien bayonnais Jean-Michel Gouffrant présent, sauvé la vie de Coquet, un cheval de la cavalerie de Bonijol,  éventré par un toro. Coquet, rétabli, mourut dix ans plus tard de sa belle mort.

Le vétérinaire peut aussi être amené à soigner les toros graciés : désinfection, usage de miel liquide  pour la cicatrisation et retour au plus vite au campo. Il donne l’exemple de Lebrero (Santiago Domecq) grâcié en 2018 à Dax par Ginés Marin, très bien remis mais qui mourut au campo lors d’un affrontement avec un autre semental.

5/ L’AFVT s’est vue confier il y a 30 ans par l’UVTF une mission de contrôle des cornes des toros dans les arènes de 1ère et 2ème catégories. Dire qu’une corne est afeitée sans en faire l’analyse est totalement impossible.

Aussi, actuellement, deux paires de cornes par course sont tirées au sort. Le mayoral prévenu peut assister au prélèvement des cornes. Les cornes sont mesurées à l’arrastre puis identifiées par scellés et conservées dans un sac lui-même scellé accompagné d’une fiche.

Toutes les cornes prélevées lors de la temporada sont analysées en novembre. Aujourd’hui, très peu de cornes sont afeitées : en 2001, sur 160 cornes prélevées ,52 étaient « positives »  et en 2019 sur 126 cornes prélevées, il n’y en a que 4 provenant de toros différents. 

Or pour qu’il y ait déclaration d’afeitado, il faut que 3 cornes sur les 4 analysées de la même course soient positives…

6/ Enfin, un prix Pierre Daulouède, assez mal vu par les autres vétérinaires, récompense toute personne ou entité qui met en valeur le toro, que ce soit un matador comme Emilio de Justo ou Thomas Joubert, un picador Gabin, la cavalerie Bonijol, un organisateur comme l’ADAP ou Orthez, ou l’ONCT pour le travail fourni par André Viard et son équipe, ONCT à laquelle collabore de manière active l’AFVT pour apporter les réponses techniques à nos accusateurs. A l’issue de la projection, la parole est donnée à la salle

N’y aurait-il pas d’autres manières de déceler la fraude au niveau des cornes, les infra rouge par exemple ?

Ce serait possible mais coûteux. La technique est testée en Espagne à titre expérimental.

Qu’en est-il de la pique ?

La pique pyramidale présentée par Julio Fernandez Sans a été présentée et testée en Espagne. Pour l’instant, il n’y a pas de retour officiel. De toute manière, il sera nécessaire de la tester sur beaucoup de toros.

Comment faire la part entre le stress et la bravoure ?

Le toro est un animal stressé par le voyage, l’attente au corral et un peu moins dans l’arène. Malgré la lumière, la foule qui l’accueille à sa sortie, il charge, là ou les autres bovins fuiraient. Cette agressivité lui permet d’évacuer son stress.

La bravoure est génétique et n’a pas de rapport avec la forme physique. Le toro perçoit la douleur différemment des autres animaux. Des études (dosage des hormones) montrent qu’il ne transforme pas la douleur en souffrance mais en agressivité.

La bravoure se mesure à la pique mais également lorsque le toro embiste à la muleta

Avant, les indultos n’avaient lieu que lors des corridas concours. L’interprétation de la bravoure peut être influencée par le « ressenti » des arènes. Mais chaque toro est particulier.

Que pensez-vous des encierros pour le toro ?

L’encierro n’est pas bon pour les toros surtout lorsqu’il a lieu le matin de la corrida et que le toro se retrouve à la chaleur le reste de la journée. Il devrait n’avoir lieu qu’en nocturne pour lui permettre de se reposer la nuit. Un autre facteur de stress existe, rarement évoqué,  les pétards. Yves donne aussi l’exemple de toros de Yonnet enfermés sous les tribunes alors, qu’un concert de hard rock avait lieu le soir. Inutile de préciser qu’ils furent très mauvais durant la corrida du lendemain.

Quel est votre rôle lorsqu’un toro se blesse ?

Les fractures sont rares et ne donnent pas lieu à des analyses. Si, il s’agit de la chute d’onglons, il faut en déterminer la cause.

Comment la morphologie détermine-t-elle le comportement du toro ?

Les Murube lors des rejones ne tombent jamais. Or leur corps s’inscrit dans un carré et ils courent la tête en l’air en suivant la queue du cheval. A contrario, en corrida à pied, ils ont beaucoup de mal à embister avec cette morphologie.

Les vétérinaires en Espagne ont-ils les mêmes attributions ?

Il y a d’une part ceux qui travaillent dans les élevages et sont parfois aussi missionnés par la RUCTL, qui connaissent parfaitement les toros, et d’autre part  ceux des plazas, employés par l’administration et qui souvent refusent des toros sans véritable justification….

 Il ne règne pas une grande entente entre les deux groupes !

Quels sont les effets du stress sur les toros au corral ?

Si celui-ci n’est pas suffisamment bien aménagé, souvent, ils ne s’alimentent pas ni ne s’hydratent.

Quelles sont les causes de l’invalidité des toros : sanitaires, hépatiques ?

Parfois ils sont victimes de parasites mais la cause la plus fréquente est la tuberculose, difficile à surveiller au campo où ils sont contaminés par le gibier.

Comment détecte-t-on les troubles de la vision ?

S’il s’agit d’une blessure, une taie sur l’œil permet de le diagnostiquer facilement. Quant au défaut de vision, le confirmer en agitant des mouchoirs dans un corral fermé reste très aléatoire.

Dans les arènes il est plus facile de détecter une myopie.

L’association des vétérinaires taurins a-t-elle comme les chirurgiens des arènes des difficultés à renouveler ses membres ?

Nous ne sommes pas hélas très nombreux. Heureusement, trois jeunes nous ont rejoints cette année. En fait, il y a eu pas mal d’étudiants qui ont fait leur thèse sur le toro bravo, mais par la suite  pour des raisons professionnelles ou familiales, ils ne donnent pas suite à leur passion…

Pour les chirurgiens, c’est différent et c’est encore plus difficile, il n’y a pas assez de moyens financiers (matériel, assurances…). Or s’il n’y a plus de chirurgien dans les arènes, la corrida s’arrête.

Qu’en est-il des conséquences d’une mauvaise pique ?

Le toro n’a pas de clavicule, alors piquer sur l’apophyse d’une vertèbre a des conséquences immédiates, le toro s’affaisse. Si la plèvre est atteinte, le toro respire mal et s’asphyxie.

 Parfois il y a des picadors mal intentionnés mais la plupart du temps c’est à la demande de leur matador.

Le travail sur la pique continue. La pique « française » (Bonijol) est plus petite que l’espagnole, c’est elle qui est utilisée actuellement obligatoirement en France.  Lors de la San Isidro en 1998-99, la moyenne des trajectoires mesurées sur tous les toros était de 21cm contre 11cm pour les trajectoires mesurées avec la pique française. Une nouvelle pique a été testée qui donne encore un léger gain avec  9,5-10 cm. La question se pose sur son emploi avec de gros toros ?

Qu’en est-il de la boiterie ?

Le toro qui sort des chiqueros est parfois engourdi. Ensuite, quand il galope dans le ruedo, il peut se faire un claquage ; ou encore un retournement trop brusque peut provoquer une fracture d’un doigt ou du boulet.

Un vétérinaire peut-il consacrer tout son temps au toro de combat ?

Non, il exerce comme un vétérinaire normal dans sa clientèle où le toro brave est un client comme les autres, même s’il est bien différent des autres ! Aucun vétérinaire, en France, ne se consacre uniquement aux toros. C’est possible en Espagne où certains vétérinaires travaillent exclusivement dans les élevages braves, où ils soignent également les chevaux.

Est-ce- que les vétérinaires qui, en Espagne, refusent les toros sans raison sont sous l’emprise des toreros ?

Non, c’est une de leur prérogative principalement à Madrid et un peu à Séville.

texte Martine Bourand enrichi par Yves Charpiat photos Yves Charpiat et Jean Yves Blouin