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Le texte du jour: « Tenir la langueur ! »

Voici le texte du jour. Il est signé Emma Falubert, Philippe Soudée:

Arles à l’eau. Nîmes en suspend, Vic en été, Séville en septembre, Madrid en attente, Les clarines se sont tues. Nous n’irons plus au bois. Les ferias sont annulées, les toros en sursis, nos héros confinés. Nos patiences saturées, leurs limites à repousser. Encore et encore. Il nous faudra tenir. Confinés. Les temps sont durs et longs. Mais la vie vaut plus que le Covid 19, que nos frustrations, nos manques et nos désirs perdus.

Mais au delà de ce passage à vide, J’aime la tauromachie. au delà de la raison. Bien au delà. J’aime la tauromachie, cet art de la limite. De l’invention des limites. La vie. La mort. En équilibre , sur une autre rive, inconnue, au delà d’un possible réinventé. Expérience ultime unique. Sublimer la vie. Entière. Magnifique. Indestructible . Fragile. Futile. Grandiose. Sans fin. et La mort qui vient, pour conclure. Toujours. Confrontation physique des corps en mouvement. En danger. En tension. En beauté. L’animalité sublimée. La sauvagerie enragée, L’intelligence en action. Y retrouver le sens de la vie. Dans une quête. La quête. Entre Éros et Thanatos. L’amour et la mort. Ensemble. pour que triomphe la vie, la beauté du monde et l’espoir qui fait vivre.

Pas d’espoir de sortie pour la Macarena, confinée elle aussi.
Après la fermeture des lieux saints de La Mecque, à Seville, le maire, l’archevêque et le président officialisent la mort de Dieu. En effet en suspendant la très belle semaine sainte ( très suivie par un public en mal de spiritualité spectaculaire et accessible), ils admettent que si les prières des fidèles peuvent soulager les âmes, en groupe elles seraient nuisibles
pour les corps. Dont acte. La pandémie fait avancer l’humanité.
« turlututu chapeaux (très) pointus »
comme disent entre eux les pénitents pour rigoler.

Nous n’irons pas à Arles donc. Plus de toros ni de campo. Alors on se casse. 18 mars. Je m’en souviendrais. Les 40 ans d’un fils. À l’abri avec femme et son Edgar. Jours tranquilles à Lyon. Lui Le Parisien. Exil heureux. Comme quoi., tout est possible et c’est tant mieux. Le monde s’écroule. Se planquer. Je me casse. Je m’échappe. M’enfuis, m’enfouies ? En route. L’Autoroute déserte. Sans fin. La radio a fond. Découvert une symphonie de Phil glass. Symphonie n3, 1 er mouvement. Et d’autres musiques encore me happent. glissent le long du paysage. Travelling avant. Fuite en arrière ? Peu importe. Steve Reich, Phil glass de vieux compagnons des premières heures. A l’écoute depuis des années. J’allais dire des siècles. Me sens vieux. Très vieux. Fragile. Usé de cette vie arrêtée . Soudainement pesante. Le poids du monde qui s’emballe à l’arrêt.. je me casse, me défile. File et roule. la musique du film Koyaanisqatsi que j’ai longtemps compté pour un chef d’œuvre me revient. images des nuages en accéléré. film sur la,vitesse. Le monde en mouvement.
Et à l’arrivée, au bout de la route, suis vivant. Content. Planqué. je revis. Rajeuni, en forme. La vie arrêtée qui repart cependant.

Vaste programme. Mille projets minuscules. Tenir là langueur. Sereinement. On verra les jours à suivre.

Attendre. Et tenir la langueur sans les toros. ni la fiesta. Sans les fulgurances qui éclairent, les éclairs qui explosent, sans les toreros qui dansent, qui tremblent, qui jouent, esquivent, leurrent et estoquent… sans la beauté des gestes. sans la folie des grandeurs ou celle des plaisirs minuscules, sans les airs de rien, sublimes ou insignifiants, les grands airs de ceux qui savent, de ceux qui cherchent, les paroles en l’air des uns et des autres.

Alors nous lirons et renaitra un peu du souffle perdu : les trois ouvrages de Alain Montcouquiol, tous les livres de Casas, l’original « Matador Yankee », ou le polar « la Suerte de Matar », « Le chauffeur de Juan » de Mariou, les recueils de nouvelles du prix Hemingway, Les chroniques de Jacques Durand, celles de Zocato, et tous les portraits du monde taurin de la collection des éditions de Gascogne…. ces lectures pour tenir la langueur, en attendant, dans toutes ces pages se dessinera quelque chose de notre passion, de la beauté du monde, celle des toros et de la corrida.

Emma Falubert & Philippe Soudée

Voila ce que j’écris lorsque c’est nécessaire pour définir les deux PhS et EF

Mais ce n’est évidemment pas une obligation.

Emma Falubert : Héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

Philippe Soudée : a inventé Emma pour en dire plus sans se faire remarquer, mettre les pieds dans le plat lorsque c’est nécessaire, et cracher proprement et discrètement dans la soupe lorsque qu’il en éprouve le besoin.

Vidéo du jour: Morante banderille

Morante de la Puebla aux banderilles – Festival en La Puebla del Río – 22 octobre 2011. Novillo de Nuñez del Cuvillo qu’il avait piqué lui-même. A noter la troisième paire « à la chiase ».

Envoyez-nous les vidéos que vous aimez. Nous les ferons découvrir.

Décès de Joaquín Barral

Décès du ganadero Joaquín Barral, victime d’un infarctus dans sa finca…

Située près de Guillena (Séville), la finca « El Chaparral » a été le théâtre du départ à 78 ans de Joaquín Barral, qui tenait cet élevage de son père José, et qui l’avait transmis à sa fille María José, elle-même vendant plus tard la camada à Rafael Azor en 2007, ce nouvel élevage prenant le nom de « Los Azores », la finca « El Garzón » étant située à Castillo de Las Guardas. Ce jeune éleveur valencian a décidé de ne pas changer le fer, ni les couleurs de la devise…

La présentation de sa ganaderia prestigieuse:

Info. http://torofiesta.com

De « Palmas y Pitos »

Un petit message de soutien du Club Taurin PALMAS Y PITOS Nîmes en espérant que vous allez bien !

Portez-vous bien !

VIVA LA FIESTA BRAVA !

Christophe DUMOND
Président du Club Taurin PALMAS Y PITOS – Nîmes

Tout va bien merci Christophe. Un abrazo!

Lunes de Semana Santa

Entrada de la Virgen de la Esperanza de Triana, 2019, Séville.

Que l’on y croit ou pas, on ne peut pas rester indifférent à cette foi populaire qui s’exprime ici. C’est aussi une chorégraphie unique, basée sur une longue et complexe tradition qui s’est transmise de générations en générations dans un monde dominé par la consommation, l’argent, la laideur, l’injustice et les inégalités.

Comme la corrida et par les mêmes, la Semaine Sainte est critiquée désormais. Ceux qui l’attaquent ne sont pas sensibles à sa beauté, à la nécessaire spiritualité de l’être humain que l’on ne peut pas réduire à un simple consommateur. La Semaine Sainte c’est avant tout l’expression d’appartenir à une même culture, à un même peuple, le partage d’une tradition, une fierté légitime d’avoir su garder en l’état un héritage unique.

Cette année il n »y aura pas de Semaine Sainte en Andalousie. Ayons une pensée pour nos amis, nos frères espagnols si durement touchés par le coronavirus.

PV

France Bleue: « Coronavirus : matadors confinés, toreros sans toros, c’est la crise, l’inquiétude, la peur ! »

Encore une très sérieuse enquête de France Bleue Gascogne, Pays Basque et Béarn. Elle fait bien le point sur la très difficile situation de la tauromachie. On le voit dans cette enquête, pour nos matadors ça n’est pas la joie, même s’ils font face et gardent le moral. Il faudrait ajouter à cela, la situation de nos éleveurs qui devient de plus en plus critique. Bravo France Bleue pour ce beau travail journalistique. L’utilité du service public n’est plus à démontrer.

Pierre Vidal

Dimanche 5 avril 2020 à 18:45 – Par Valérie MosnierPierre-Albert BlainFrance Bleu GascogneFrance Bleu Pays BasqueFrance Bleu BéarnDépartement Landes, France

« Les matadors de toros confinés, la tauromachie interrompue et sans doute pour toute la saison, ils sont plusieurs toreros français à vivre bien différemment la période d’inactivité actuelle. En attendant sans trop y croire une reprise d’activité qui leur semble bien lointaine.

Thomas Dufau, le matador landais, publie cette photo sur sa page Facebook : "Après quelques jours enfermés.."
Thomas Dufau, le matador landais, publie cette photo sur sa page Facebook : « Après quelques jours enfermés.. » – Thomas Dufau

Les matadors de toros confinés, la tauromachie interrompue et sans doute pour toute la saison, ils sont plusieurs toreros français à vivre bien différemment la période d’inactivité actuelle. En attendant sans trop y croire une reprise d’activité qui leur semble bien lointaine.

Dufau, au jardin

Thomas Dufau s’estime chanceux. Le Gascon est chez lui sous les pins du Bas-Armagnac avec sa compagne. Le torero s’est mué en jardinier, Dufau torée ses plans de tomates et ses salades. Il estoque les limaces et affronte les pucerons. « Je suis devenu Charles Ingalls », dit-il, « la petite maison dans la prairie des Landes ».

Loin des arènes, il n’a pas vraiment le goût à la chose taurine : « Je vois les images tous les jours, c’est abominable ». Thomas Dufau savoure cette chance de calme et de silence loin des turpitudes vécues par beaucoup. Il plaint, dit-il, ceux qui n’ont pas la chance comme lui de se retrouver dans un havre, loin de la fureur et de la peur. Il s’entraîne tous les matins, court un peu, respire la forêt et coupe du bois. « Ça lave la tête », soupire-t-il.

Loin de Pouillon mais à l’abri

Clément Dubec, lui, est à Nîmes. Le Pouillonais « Clemente », son nom de torero, est allé se réfugier chez sa fiancée provençale. Il s’entraîne dans le garage, fait la cuisine et s’est re-découvert une passion pour la lecture. Les livres pour ne pas être totalement dans l’addiction de l’information. Clément Dubec, qui ne regrette pas avoir quitté l’Espagne, estime, avec regret pour lui et pour tous les gens de toros, que la saison est fichue : « Il y a des choses bien plus essentielles ».

Adrien Salenc aussi est à Nîmes, chez ses parents. Il a eu la chance d’attraper un des deniers vols depuis Madrid où il réside : « La peur de ma vie, j’ai cru être bloqué et ne pas pouvoir rentrer. Je ne m’imaginais pas attendre la suite des événements loin des miens, seul dans ma petite maison du centre de Madrid ». La demeure paternelle est en dehors de la cité d’Auguste, en bord de garrigue. Il se lève le plus tard possible et va courir. Pour se vider la tête plus que pour s’entretenir vraiment. Adrien Salenc dit être en contact permanent avec sa cuadrilla, ses amis, ses proches de l’autre côté des Pyrénées. Il est inquiet. De plus en plus. Car il ne voit pas d’issue proche pour l’Espagne, qui, insiste-t -il, « ne dispose pas du système de soins que l’on connait en France. C’est la pagaille, en Espagne tout dépend des gouvernorats provinciaux, il n’y a pas d’unité dans la prise de décision ». 

Le Béarn loin des arènes, à l’air pur

Dorian Canton est en ses terres de haut Béarn, avec sa famille, à Asson, bourgade paysanne du piémont pyrénéen, dans un environnement plutôt favorable. Le néo-matador, sacré à Villeneuve-de-Marsan en août dernier, avait quelques contrats cette saison pour sa première véritable temporada professionnelle. Au cœur de son clan il bénéficie de l’avantage important en cette période d’être lui aussi au sein d’une sorte de cocon protecteur. 

Quant à Juan Leal, il est à Séville, dans la maison de son mentor, le Dacquois Maurice Berho, et soutient l’initiative de fabrication de masques de protection. Une situation que le jeune arlésien exilé prend avec distance et fatalité, il devait faire une saison tonitruante inscrit qu’il était dans toutes les grandes ferias, Valence, Madrid, Pamplona, Vic, Dax. Une année peut être pour rien si la pandémie perdure.

El Adoureño coincé en Espagne

Il a fait ses études secondaires à Mont-de-Marsan avant de devenir matador de toro, sacré à Dax en septembre 2018. Avant cela et pour construire sa carrière il a quitté le Gers pour l’Espagne et c’est là qu’il est coincé, à Ségovie, dans la maison de son fondé de pouvoir. Il est très inquiet et vit la situation difficilement. 

À tout juste vingt-trois ans, Yannis Djeniba est redevenu avec la crise un jeune homme comme les autres. Bouleversé, doutant de l’avenir. Loin des arènes et de son alternative dacquoise, de son désir d’avenir, de ses envies de toros. El Adoureño n’a pas pu fuir un pays qu’il a vu se transformer, explique-t-il la gorge serrée, en quelques jours à peine. Il n’a pas pu rentrer à Nogaro. 

La Castille a sombré en vingt-quatre heures

En lieu du calme gersois, il est confiné dans la maison de son apoderado au centre-ville de la cité médiévale de Ségovie, au nord de Madrid. Il tue le temps à visionner des films taurins, il a peu d’espace, court sur son tapis roulant et attend l’issue de la terrible histoire que vit l’Espagne. Car Yannis Djeniba s’est retrouvé au cœur de la pandémie. « La Castille a sombré en vingt-quatre heures », explique-t-il « on n’a rien vu venir. On se sentait loin, à Ségovie on croyait être épargnés. Ici, le climat est lourd, le silence n’est rompu que par les sirènes des ambulances, c’est étouffant, terrifiant »

Il avait dix contrats déjà pour la saison dont Aignan à Pâques, puis Eauze et Orthez. Mais les rêves de succès sont loin. « L’inquiétude est générale, on évacue des gens vers Madrid et Valladolid, l’hôpital de Ségovie ne plus accueillir de malades. C’est l’angoisse permanente ».

Valérie Mosnier

Valérie MosnierFrance Bleu Gascogne

Pierre-Albert Blain

Pierre-Albert BlainFrance Bleu Gascogne

Faites comme lui!

Le Maestro Juan Leal à l’action contre le corona.

El Rafi

Comme vous le savez, aujourd’hui devait avoir lieu la novillada de la Cape d’Or.

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En prévision de cet évènement important pour notre peña, nous avions envisagé de diffuser de brefs reportages consacrés aux protagonistes de cette journée, à savoir les trois novilleros et l’éleveur.

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Nous ne savons pas à ce jour ce que sera la Cape d’Or 2020.

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C’est pourquoi nous ne souhaitons pas diffuser l’intégralité de ces reportages réalisés en fonction du cartel. En revanche, en ce jour qui devait un jour de fête et d’ouverture de la temporada dans les arènes de Nîmes, nous souhaitons cependant diffuser un de ces reportages. Il s’agit de celui consacré à Raphaël Raucoule EL RAFI, double vainqueur de notre trophée.

Prenez soin de vous et à bientôt autour des toros…

(Communiqué)

http://torofiesta.com

Suspension à Eauze

La journée taurine d’Eauze prévue le 5 juillet prochain a été suspendue en raison de l’épidémie de covid-19. Cette journée était composée d’une novillada sans picador le matin et d’une corrida le soir.

ESPANTADAS D’EL GALLO

Suite des textes taurins à lire durant cette période de confinement propice à la découverte intellectuelle; dans la série « toreros d’hier »… ce choix superbe d’Inca Virgo arte (?, bis)

Protégez-vous. Prenez soin de vous.

Continuez à envoyer des textes que vous aimez: pierrevidal.ratabou@orange.fr

Voici un extrait de l’ouvrage de Jacques Francès « SANTIAGUITO », édit. UBTF (1996),consacré à Rafael Gómez « El Gallo » (Le Coq)(1882-1960), connu aussi sous le sobriquet de le  » divino calvo » (le divin chauve).

Page après page, la plume de SANTIAGUITO captive en relatant la vie et le parcours tauromachique de ce torero hors normes. 

« El Gallo » fut un torero original, un torero picaresque avec le sang de la sincérité irriguant sa personnalité. Parfois quand un toro lui infusait la peur, il l’exprimait ouvertement comme le ferait Buster Keaton dans un film. C’est drôle, cocasse. Mais aussi pathétique  dans une arène où la norme pour un combattant est de bomber le torse de courage…Lui, « El Gallo » n’avait pas peur de ce qu’il était, de ce qu’il ressentait. Il vivait ce qu’il était. 

Les anecdotes concernant sa vie personnelle, ses triomphes et défaites dans le ruedo, dévoilent les facettes d’une personnalité attachante, émouvante, profondément humaine.

Avec mes salutations tauromachiques.

Inca Virgo arte

Extrait de « El Gallo » – Orfèvre de l’éphémère de Jacques Francès « SANTIAGUITO », édit. UBTF (1996)

Chapitre X

Les espantadas

Oscillant, (…), entre « les plus hautes cimes du sublime et les plus profonds abîmes de la laideur », Rafael « El Gallo » fut de tout temps un torero déconcertant alternant (…) les temporadas rayonnantes et les saisons calamiteuses, passant du succès le plus tonitruant aux fracasos les plus honteux, allant même au cours d’une même corrida, voire pendant la lidia d’un même toro, de la plus extraordinaire inspiration à la peur la plus incontrôlée. Ainsi commençait-il certaines faenas d’un air assuré, avec la meilleure réussite, pour lâcher tout à coup muleta et épée, rouler en tous sens des « yeux inquiets, veinés de sang » (Paco Tolosa) et finir, par un plongeon grotesque, derrière les planches. Saisi par ses vieux réflexes de panique héréditaire, par les vieilles superstitions de la race, le fakir andalou abandonnait alors toute vergogne, préférant, au coup de corne, la sauvegarde du callejón.

Incompréhensibles, ces déroutes subites prirent le nom fameux d’espantadas, et l’on ne vint voir le « Gallo » que pour des victoires majuscules ou de terreuses retraites.

C’est pourquoi l’on écrivit que le « Gallo » avait été le premier torero de l’histoire à avoir fait admettre la peur dans l’arène. La peur est, en fait, aussi vieille que le toreo mais les toreros mettaient jadis un point d’honneur à la dissimuler.

Lui au contraire, le gypsie lunatique, il n’éprouvait pas la moindre honte à étaler ses frousses et à détaler comme un lapin s’il trouvait au toro un air sournois ou s’il lui paraissait que le bicho « était de couleur verte » !

La sanction était évidemment les trois avis présidentiels, la rentrée du toro vivant au toril et, selon l’humeur du public, les plaisanteries ou la bronca. Rafael de son côté acceptait les injures, les moqueries et les pluies d’agrumes avec une philosophie héritée de Sénèque, indifférent au scandale, avec l’air de penser qu’après tout son royaume n’était pas de ce monde. A moins qu’il ne prît, comme cela lui arrivait parfois, un air de vieux cacatoès malheureux et qu’il ne rentrât du combat l’épée basse, la lippe tombante et le regard mi-clos.

Jamais, en tout cas, il n’abandonnait son humour. Ainsi, un jour qu’il s’était montré piteux à Madrid et qu’il se retirait sous un déluge de projectiles, son compagnon d’armes, Vicente Pastor, lui dit pour être aimable : « Quel public cet après-midi, Rafael ! », et le gitan de répondre : « Pour vous il sera splendide. Je l’ai laissé aphone pour le reste de la soirée. »

On a beaucoup cherché à savoir comment, d’une seconde à l’autre, « Gallo » pouvait ainsi passer du meilleur au pire, du détail lumineux au coup de torchon affolé, du desplante arrogant à la fuite éperdue, de la naturelle la plus serrée à l’estocade ignominieuse dans le gilet, et comment il vit, au bout du compte, tant de toros rentrer vifs au corral.

On a d’abord cherché des explications dans d’obscures superstitions. Sans doute « El Gallo » n’était pas sans faiblesse de ce côté-là, encore qu’il se fût toujours défendu d’avoir l’esprit impressionnable : « Je ne suis pas superstitieux, disait-il. Je suis dévot du Jésus du Grand Pouvoir et de la Vierge de l’Espérance. » C’est vrai qu’il était religieux, et les jours de corrida ses prières allaient à la Vierge de la Rosée. N’empêche : il portait souvent au doigt une bague en or avec, gravé, le chiffre 13 et il voyait souvent le diable dans les chats noirs et les serpents. N’empêche aussi qu’à Grenade (voyez à quel point cet homme est surprenant) un spectateur lança un jour à ses pieds une couleuvre morte. Interrompant sa faena, « Gallo » prit la couleuvre sans s’émouvoir le moins du monde, la mit à la ceinture et continua son récital sous les acclamations ! En revanche, dans le village de Celaya, après s’être habillé de lumières il réclama une pomme de terre, en coupa deux rondelles régulières qu’il plaça sous ses talons et il eut ce soir-là une tarde triomphale.

De telle sorte qu’en fait de superstition, tout dépendait du jour et de l’heure.

(…)

Rafaël Gomez Ortega « El Gallo », dit « le divin chauve », dans ses oeuvres.

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