Catégorie : divers Page 1 sur 21

Lunes de Semana Santa

Entrada de la Virgen de la Esperanza de Triana, 2019, Séville.

Que l’on y croit ou pas, on ne peut pas rester indifférent à cette foi populaire qui s’exprime ici. C’est aussi une chorégraphie unique, basée sur une longue et complexe tradition qui s’est transmise de générations en générations dans un monde dominé par la consommation, l’argent, la laideur, l’injustice et les inégalités.

Comme la corrida et par les mêmes, la Semaine Sainte est critiquée désormais. Ceux qui l’attaquent ne sont pas sensibles à sa beauté, à la nécessaire spiritualité de l’être humain que l’on ne peut pas réduire à un simple consommateur. La Semaine Sainte c’est avant tout l’expression d’appartenir à une même culture, à un même peuple, le partage d’une tradition, une fierté légitime d’avoir su garder en l’état un héritage unique.

Cette année il n »y aura pas de Semaine Sainte en Andalousie. Ayons une pensée pour nos amis, nos frères espagnols si durement touchés par le coronavirus.

PV

ESPANTADAS D’EL GALLO

Suite des textes taurins à lire durant cette période de confinement propice à la découverte intellectuelle; dans la série « toreros d’hier »… ce choix superbe d’Inca Virgo arte (?, bis)

Protégez-vous. Prenez soin de vous.

Continuez à envoyer des textes que vous aimez: pierrevidal.ratabou@orange.fr

Voici un extrait de l’ouvrage de Jacques Francès « SANTIAGUITO », édit. UBTF (1996),consacré à Rafael Gómez « El Gallo » (Le Coq)(1882-1960), connu aussi sous le sobriquet de le  » divino calvo » (le divin chauve).

Page après page, la plume de SANTIAGUITO captive en relatant la vie et le parcours tauromachique de ce torero hors normes. 

« El Gallo » fut un torero original, un torero picaresque avec le sang de la sincérité irriguant sa personnalité. Parfois quand un toro lui infusait la peur, il l’exprimait ouvertement comme le ferait Buster Keaton dans un film. C’est drôle, cocasse. Mais aussi pathétique  dans une arène où la norme pour un combattant est de bomber le torse de courage…Lui, « El Gallo » n’avait pas peur de ce qu’il était, de ce qu’il ressentait. Il vivait ce qu’il était. 

Les anecdotes concernant sa vie personnelle, ses triomphes et défaites dans le ruedo, dévoilent les facettes d’une personnalité attachante, émouvante, profondément humaine.

Avec mes salutations tauromachiques.

Inca Virgo arte

Extrait de « El Gallo » – Orfèvre de l’éphémère de Jacques Francès « SANTIAGUITO », édit. UBTF (1996)

Chapitre X

Les espantadas

Oscillant, (…), entre « les plus hautes cimes du sublime et les plus profonds abîmes de la laideur », Rafael « El Gallo » fut de tout temps un torero déconcertant alternant (…) les temporadas rayonnantes et les saisons calamiteuses, passant du succès le plus tonitruant aux fracasos les plus honteux, allant même au cours d’une même corrida, voire pendant la lidia d’un même toro, de la plus extraordinaire inspiration à la peur la plus incontrôlée. Ainsi commençait-il certaines faenas d’un air assuré, avec la meilleure réussite, pour lâcher tout à coup muleta et épée, rouler en tous sens des « yeux inquiets, veinés de sang » (Paco Tolosa) et finir, par un plongeon grotesque, derrière les planches. Saisi par ses vieux réflexes de panique héréditaire, par les vieilles superstitions de la race, le fakir andalou abandonnait alors toute vergogne, préférant, au coup de corne, la sauvegarde du callejón.

Incompréhensibles, ces déroutes subites prirent le nom fameux d’espantadas, et l’on ne vint voir le « Gallo » que pour des victoires majuscules ou de terreuses retraites.

C’est pourquoi l’on écrivit que le « Gallo » avait été le premier torero de l’histoire à avoir fait admettre la peur dans l’arène. La peur est, en fait, aussi vieille que le toreo mais les toreros mettaient jadis un point d’honneur à la dissimuler.

Lui au contraire, le gypsie lunatique, il n’éprouvait pas la moindre honte à étaler ses frousses et à détaler comme un lapin s’il trouvait au toro un air sournois ou s’il lui paraissait que le bicho « était de couleur verte » !

La sanction était évidemment les trois avis présidentiels, la rentrée du toro vivant au toril et, selon l’humeur du public, les plaisanteries ou la bronca. Rafael de son côté acceptait les injures, les moqueries et les pluies d’agrumes avec une philosophie héritée de Sénèque, indifférent au scandale, avec l’air de penser qu’après tout son royaume n’était pas de ce monde. A moins qu’il ne prît, comme cela lui arrivait parfois, un air de vieux cacatoès malheureux et qu’il ne rentrât du combat l’épée basse, la lippe tombante et le regard mi-clos.

Jamais, en tout cas, il n’abandonnait son humour. Ainsi, un jour qu’il s’était montré piteux à Madrid et qu’il se retirait sous un déluge de projectiles, son compagnon d’armes, Vicente Pastor, lui dit pour être aimable : « Quel public cet après-midi, Rafael ! », et le gitan de répondre : « Pour vous il sera splendide. Je l’ai laissé aphone pour le reste de la soirée. »

On a beaucoup cherché à savoir comment, d’une seconde à l’autre, « Gallo » pouvait ainsi passer du meilleur au pire, du détail lumineux au coup de torchon affolé, du desplante arrogant à la fuite éperdue, de la naturelle la plus serrée à l’estocade ignominieuse dans le gilet, et comment il vit, au bout du compte, tant de toros rentrer vifs au corral.

On a d’abord cherché des explications dans d’obscures superstitions. Sans doute « El Gallo » n’était pas sans faiblesse de ce côté-là, encore qu’il se fût toujours défendu d’avoir l’esprit impressionnable : « Je ne suis pas superstitieux, disait-il. Je suis dévot du Jésus du Grand Pouvoir et de la Vierge de l’Espérance. » C’est vrai qu’il était religieux, et les jours de corrida ses prières allaient à la Vierge de la Rosée. N’empêche : il portait souvent au doigt une bague en or avec, gravé, le chiffre 13 et il voyait souvent le diable dans les chats noirs et les serpents. N’empêche aussi qu’à Grenade (voyez à quel point cet homme est surprenant) un spectateur lança un jour à ses pieds une couleuvre morte. Interrompant sa faena, « Gallo » prit la couleuvre sans s’émouvoir le moins du monde, la mit à la ceinture et continua son récital sous les acclamations ! En revanche, dans le village de Celaya, après s’être habillé de lumières il réclama une pomme de terre, en coupa deux rondelles régulières qu’il plaça sous ses talons et il eut ce soir-là une tarde triomphale.

De telle sorte qu’en fait de superstition, tout dépendait du jour et de l’heure.

(…)

Rafaël Gomez Ortega « El Gallo », dit « le divin chauve », dans ses oeuvres.

Philippe Caubère: « La corrida c’est la nature »

Dans notre série « lectures taurines pendant le confinement », un extrait de « Philippe Caubère joue sa vie ». Livre d’entretiens entre le grand comédien Philippe Caubère et le journaliste Michel Cardoze. Publié aux éditions Gascogne.

photo@Michèle Laurent

« Si la corrida disparaissait, cela entraînerait, on le sait bien, la disparition d’une espèce animale, l’espèce des  toros de combat, qui n’existe que pour alimenter la corrida. C’est pour cette raison aussi que cela me paraît tellement absurde, lorsqu’on est écolo, de prendre parti contre la corrida. Comme le serait celle d’être contre la chasse quand je vois comment la Société de chasse réglemente la colline autour de chez moi. Comment elle assure le maintien des espèces sauvages en régulant les effectifs de leurs populations. Un travail immense, complexe, coûteux, indispensable, que personne ne ferait sans ça.

La corrida, c’est la nature. Or c’est devenu rare, la nature.  Et ça pourrait le devenir encore plus. On voit bien combien tous les évènements organisés ici ou là cherchent de toutes leurs forces à retrouver la nature.

Avec la corrida on a une forme d’événement unique, et de performance totale : la nature, le jeu et la mort.

J’aurais assez peur, d’ailleurs, que le jour où disparaitrait la corrida, on en arrive très vite à la corrida humaine ! On y est déjà, d’ailleurs, ici ou là : je suis à peu près sûr que la plupart des producteurs, acteurs et spectateurs de la télé-réalité ou des émissions sur M6 ou France2 où l’on suit des flics en train de poursuivre des petits délinquants et de les arrêter, sont tous des anti-corridas… !

On n’éradique pas la violence, c’est une chimère ! On la cantonne, on la tient en laisse. Comme on n’éradique pas l’instinct sexuel. On doit s’en prendre à l’esclavage sexuel, mais pas au désir sexuel, ni à la sexualité. La violence est en nous, il faut être idiot ou fou pour ne pas le voir, ne pas le savoir, ne pas l’assumer. À force justement de ne pas vouloir le reconnaître, elle nous cerne. Une violence énorme qui passe aujourd’hui par la religion, par exemple. Quel paradoxe. Et quelle défaite de la pensée et du progrès humain ! Toutes ces années de combats, de guerres de libération, d’indépendance, tous ces morts, pour en retourner là, à cette barbarie archaïque…!

Moi, j’aime la corrida parce que c’est une religion païenne. Ce n’est pas une religion avec un seul dieu, ni même plusieurs. C’est une religion naturelle, simple, saine. Mais dans toute religion, il y a un sacrifice, virtuel ou réel. On ne peut pas en faire l’économie. Et ici, comme dans d’autres,  c’est un animal qu’on sacrifie. Mais encore une fois, pas n’importe lequel. Francis Wolf en parle très bien : c’est un animal  particulier qui n’existe que pour ça, qui est armé pour ça, qui est fait par la nature et par son atavisme pour ça : se battre et mourir au combat.

Je suis convaincu que ce sacrifice, cet animal là nous l’autorise, comme cette religion là nous le permet. Et qu’ils permettent à des hommes de montrer et d’ordonner autour de ce sacrifice le spectacle du courage et de la virtuosité. 

J’observe que dans tous ces pays que les socialistes nous donnent en exemple, la Suède ou la Norvège par exemple, il se passe des crimes absolument effroyables. Nous sommes, ils sont tout de même tous de la génération qui a vu les films de Bergman ! Bergman a passé sa vie à dénoncer cette société-là, à en montrer la violence interne, la pourriture même, et encore, à une époque où l’idéologie n’était pas celle, nauséabonde, qui s’y répand aujourd’hui.  Non, je ne crois pas une seconde que le summum du bonheur sur la terre soit la Suède ou la Norvège, au contraire.

Le slogan de 68, “Faites l’Amour pas la guerre”, demeure valable plus que jamais. Si on ne fait plus l’amour parce qu’on en a plus le droit, on fera la guerre. C’est forcé. Je me dis parfois qu’ils vont nous envoyer à la guerre, et qu’on ira. Parce qu’on s’habitue. Moi- même, je me dis : ah oui, c’est bien d’aller dégommer Kadhafi ou de bombarder la Syrie. Et puis après : est-ce que c’est vraiment aussi bien que ça…? N’y aurait-il pas autre chose à trouver?« 

Voici le texte de la quatrième de couverture écrit par Michel Cardoze lui-même. Elle nous dit le sens de ce livre décidé lors d’un séjour à Lima, à la sortie des arènes d’Acho:

« On assiste à un spectacle de Philippe Caubère comme à une Course de taureaux : Philippe est seul dans l Arène, il torée sa langue, son histoire, ses parents, ses rêves, le monde, le théâtre aussi, il se joue la vie, il joue sa vie, il se torée lui-même. Il est à la fois figura et taureau noble. Toujours à la charge. Philippe Caubère est d’ailleurs descendu dans l’arène avec « Recouvre-le de lumière », le livre consacré par Alain Montcouquiol à Christian, Nimeno II, à leur amour fraternel tragique, dont il a fait un spectacle. Philippe Caubère a ainsi magnifié, sublimé, son rapport ancien et contrasté avec la tauromachie . Il prolonge ici le vif dialogue que l’art du comédien entretient avec celui du torero ».

Francis Wolff: « Carmen est une corrida »

Notre ami Francis Wolff, philosophe, auteur de « Philosophie de la Corrida » et de « 50 raisons de défendre la corrida » est aussi l’auteur de « Pourquoi la musique » aux éditions Fayard  un livre remarquable, présenté ainsi par son auteur : « Lorsque j’étais enfant, j’apprenais la « théorie musicale » dans de petits manuels (je ne sais pas s’ils existent encore) partagés en deux : le livret vert des questions et celui rouge des réponses. La première leçon de la première année était la suivante : « Qu’est-ce que la musique ? » ; et sur le livret rouge, il était écrit : « La musique est l’art des sons ». Quel ne fut pas mon éblouissement, à l’âge de huit ans, en découvrant cette définition ». Ainsi à l’aficionado que nous aimons comme un frère, s’unit un mélomane que nous admirons pour sa culture et sa sensibilité.

Francis Wolff fut ainsi amené à écrire le texte de présentation de Carmen, le célèbre opéra de Bizet présenté à l’Opéra Bastille – du 11 avril au 23 mai 2019. Un opéra que Nietzche lui-même loua pour son côté solaire dont un des héros, Escamillo, est un « toreador » et qui a pour décor « le cirque plein ce jour de fête ».

Chef d’oeuvre musical qui a connu une grande popularité il nous touche directement, car en réalité c’est une sorte d’hommage à la culture méditerranéenne et à ses valeurs. « Car c’est la fête du courage! C’est la fête des gens de cœur! «  comme le chante Escamillo lors de son célèbre brindis.

A réécouter, puisque nous en avons le temps. On ne s’en lasse pas…

PV

Mais laissons la parole à Francis Wolff dans un extrait de son texte de présentation, magnifique et peu connu des aficionados :

« CE N’EST PAS UNE HISTOIRE D’AMOUR. C’est une histoire de désir et de passions. De rapports de force. Il y est question de domination et de soumission, de violence du désir et de faiblesse de la volonté, de liberté et d’asservissement. La liberté ou la mort, chante Carmen depuis la Habanera jusqu’au finale qui la résume tout entière. « Frappe-moi donc… ou laissemoi passer ! ». Don José, symétriquement, c’est la servitude de la passion. Ses derniers mots (qui sont aussi ceux de l’opéra) le résument lui aussi : « Vous pouvez m’arrêter… c’est moi qui l’ai tuée. Ô ma Carmen, ma Carmen adorée ». Quels sentiments pourrait-il y avoir entre ces deux-là ? Il n’y a pas, dans Carmen, un seul « beau duo » de sourires ou de larmes – pas une vraie scène d’amour (« je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons », etc.) avec étreintes, fusion des corps et des âmes, engagements pour toujours, etc. Personne jamais ne dit « nous » ! Pas de « nous », trop de passions. Il est toujours question d’amour mais il ne se réalise jamais ; on en parle tout le temps mais rarement au présent : « tu m’aimeras », « j’aimais jadis », « je pourrais bien aimer », « je l’aimerai », « si tu m’aimais », « si je m’avisais de t’aimer », etc. De la séduction, de la provocation, de la jalousie, des luttes de reconnaissance, oui ; de la frustration, de l’obsession, de la possession, oui. Des amours, peut-être. L’amour, jamais.

(…) Pas d’autre morale que la liberté. Pas de sentiments mais des liaisons dangereuses. L’opéra Carmen est à l’image contradictoire de son héroïne. Opéra-comique à la française et tragédie grecque. Pas de duos, mais des duels. Manzanille, séguedille, issue fatale. Pas d’amour mais des rapports de force : Carmen est une corrida. »

Cité in « Francis Wolff, moments de vérité » par Pierre Vidal éditions Gascogne.

Merci de continuer à nous envoyer vos idées, vos texte préférés en lien avec la corrida : pierrevidal.ratabou@orange.fr

Souvenir de Ramuntcho

Le livre « Du Sacrifice au triomphe est en vente » auprès de son auteur costedoatroland@gmail.com au prix de 30 euros (pas de frais de port). Un bel hommage à nos amis Coursayres.

Amis aficionados Continuez à nous envoyer, les textes, les peintures, les oeuvres que vous aimez. Nous forgerons ainsi une chaîne d’union entre nous et nous montrerons à nos adversaires la beauté de la culture que nous défendons :

pierrevidal.ratabou@orange.fr

Jacques Durand: « MATTHEW CARNEY, CORREDOR DE TOROS »

« Je viens de relire « Figures de la tauromachie » de Jacques Durand, éd. Seghers (1990). C’est une plongée à la fois anecdotique et/ ou intimiste dans la vie  de tous ces toreros d’hier. On n’est pas dans du sensationnel, mais dans le sensible de ces hommes humbles qui se jouent la vie devant un fauve.  De ci de là, apparaissent des personnages haut en couleurs amoureux des Toros comme Matthew Carney.

Ce passage sur Matthew Carney, américain au milieu des Toros et amoureux d’une fête populaire dont les origines datent du XIIe siècle m’a interpellée. Je pense que, au delà de la célébration du saint  San Fermin, l’ancrage vient d’un rite païen qui débute le 6 juillet. Or, nous sommes dans le passage du solstice d’été, période de la maturité de la nature, de l’abondance, des moissons, de la maturation du raisin. Cette richesse, les hommes vont l’ exprimer  par l’exubérance, la liesse, l’enivrement, rappelant un rite dionysiaque. 

 Le Toro est le symbole de cette force, de cette fécondité. Durant l’encierro, les hommes veulent se mesurer avec audace et courage au fauve dans une course folle, ou toucher leur flanc pour s’imprégner de cette virilité fécondatrice.
Et c’est de ces racines profondes nourries de tous les minéraux de la terre que les fêtes tauromachiques séduisent hommes et femmes au delà de l’arc méditerranéen, bravant les frontières et les préjugés, écrivant ainsi une histoire universelle.
Avec mes salutations tauromachiques,
« 
inca virgoarte

MATTHEW CARNEY, CORREDOR DE TOROS

Les trois quarts des Pamplonais n’ont jamais dû lire une ligne des livres de Matthew Carney. Pourtant, ils connaissent tous ses œuvres complètes de San Ferminero. Matthew Carney, « Mateo » comme Pampelune l’appelait affectueusement, écrivain bohème américain d’origine irlandaise, docteur en philosophie diplômé de la Sorbonne, courait l’encierro, dansait et chantait la jota, était membre de la Peña Adenaitasuna, buvait tard dans la nuit du rosé de Navarre au comptoir de Marceliano, était entre le 7 et le 14 juillet, pour San Fermin, un San Ferminero qui parlait l’espagnol avec l’accent de New York à des femmes très brunes de robes très rouges. Rentrer dans les arènes de Pampelune à 8 heures et quelques minutes du matin en courant à côté d’un taureau de combat, la main posée sur son flanc, comme on accompagne un ami de 600 kilos, vaut bien quelques succès en librairie, une phrase heureuse et l’admiration des lecteurs. Ça devait valoir plus pour Mateo. Matthew Carney, qui avait un physique du cow-boy de Marlboro et portait chaque matin à San Fermin d’impeccables tenues blanches est mort d’un cancer à soixante-six ans, le 24 décembre dernier. Avant de mourir, Mateo a envoyé une lettre d’amour à Pampelune et à sa fête. Il y écrit qu’il aurait aimé avant de passer de l’autre côté de la barricade toucher chacun des habitants de Pampelune pour leur dire merci. Il y écrit aussi que la philosophie de la générosité se manifeste pendant l’encierro qui consiste à se mettre dans le danger pour devenir joyeux. Il dit également qu’il est en train de mourir mais sans tristesse, et on peut lire entre les lignes que c’est sans doute à cause de Pampelune qu’il « aime et ne reverra plus ». Il signe Mateo Carney, Corredor de Toros.

Merci à « inca vigoarte » (?) pour ce beau texte de notre ami Jacques Durand. Merci de continuer à nous envoyer vos textes rares ou préférés sur la tauromachie : pierrevidal.ratabou@orange.fr

JOSÉ MARTÍ et la CORRIDA

Suite de notre série sur des textes méconnus ou que vous aimez particulièrement liés à la tauromachie. Après Exbrayat, Joseph Peyré et le grand journaliste aficionado José Carlos Arévalo hier célébrant Borja Domecq, une nouvelle page très originale avec le héros cubain José Marti. Merci à Michel Marcos pour cet envoi.

Continuez à nous écrire: pierrevidal.ratabou@orange.fr

                                              

            « José MARTÍ (1853-1895) est considéré par les Cubains comme le premier révolutionnaire. Sa statue trône au milieu de la Plaza de la Revolución à La Havane. Dès 1869 (16 ans !), après avoir été emprisonné pour ses idées, il fut déporté en Espagne. On peut donc penser, à la lecture du texte qui suit, qu’il y a assisté à une ou plusieurs corridas. Il vécut ensuite à Paris — il écrivait aussi en Français —, au Mexique, au Guatemala, à New-York, au Venezuela, défendant ses convictions dans un grand nombre de journaux des pays où il séjournait et en tant que correspondant de périodiques d’autres régions du monde. Il fut le héros (malheureux, puisque tué à la bataille de Dos Ríos à la tête de l’armée de libération) de la guerre d’indépendance dont il ne vit donc pas la fin. Il en pressentait pourtant l’évolution au point d’écrire que, en quittant le joug de l’Espagne, Cuba risquait de se retrouver sous une tutelle pire encore, celle des U.S.A. ; l’histoire, jusqu’en 1959, lui donnera raison 

            Il écrivit le texte ci-dessous en anglais pour le quotidien étatsunien « The Sun ». Il est daté du 31 juillet 1880 et le lecteur curieux peut le trouver, en anglais puis traduit en espagnol, dans le Tome 15 intitulé « Europa » des « Obras Completas » de José MARTÍ, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana, 1975, Chapitre « THE BULL FIGHT » pages 168 à 179. Je me suis permis d’en faire une traduction en français pour les fidèles de Corrida Si.

Michel MARCOS (40290 OSSAGES)

                                               LA COURSE DE TAUREAUX

            « Ceux qui vivent aujourd’hui à New-York ont l’opportunité d’assister à une course de taureaux. Des chulillos”, [(drôles, malins débrouillards) entre guillemets dans le texte original en anglais, intraduisible, correspond ici à nos actuels peones, (NdT)] vêtus de splendides costumes ornés de dentelles et d’or, lanceront dans le vent les plis gracieux de leurs petites capes rouges. Ils porteront des souliers bas et exhiberont leurs mollets musclés dans des bas de soie. Les sauts et les mugissements des taureaux effrayés pourront éveiller chez les spectateurs émerveillés une alternance de sentiments de joie et de crainte. Les animaux chargeront les astucieux chulillos  ou tenteront de fuir. On les rendra fous avec de provocantes capes cramoisies ou des cris torturants. Les matadors pourront faire un brillant et fascinant usage de leurs capes sans danger. La corrida, cependant, ne pourra être qu’un pâle reflet d’une authentique course de taureaux espagnole, car Mr. Bergh ne souhaite pas que les animaux souffrent. L’étrange plaisir que produit une course de taureaux a son origine dans les souffrances du taureau, dans sa terrible et aveugle furie, dans le danger couru par les hommes et le spectacle de chevaux ensanglantés qui se traînent sur le sable. C’est l’émotion qui naît des agonies, de la mort, de l’odeur du sang et de l’applaudissement fébrile qui salue le taureau qui blesse ou tue ses persécuteurs, et troue avec ses cornes ensanglantées les corps des chevaux morts. C’est le grand tumulte et cette originalité féroce qui créent ce plaisir sauvage.

            Les new-yorkais n’iront pas aux arènes, à moitié fous d’excitation, en mangeant des oranges et en buvant du bon vin à la gourde. Ils n’arriveront pas à l’amphithéâtre en criant et en chantant sur le toit des omnibus. Les riches ne voyageront pas dans une calèche, ce véhicule enchanteur, dont la structure poussiéreuse est tirée par six mules fougueuses, couvertes de rubans et de clochettes tintinnabulantes et est conduite par un andalou aux longs favoris vêtu d’un costume à paillettes, un foulard violet noué sur la tête. Aujourd’hui, les loges ne seront pas occupées par des dames en mantilles noires, chacune avec une rose rouge dans les cheveux et une rose accrochée sur le côté gauche de la poitrine. Les hommes prêts à mourir ne répondront pas aux cris d’encouragements de ceux qui sont habitués à cette effusion de sang. Les malheureux n’entreront pas dans l’arène, gaiement vêtus, le visage souriant et le cœur défaillant, après avoir prié la Vierge, et ils n’agiteront pas les mains vers leurs épouses aimantes, vers leurs mères tremblantes et leurs pauvres vieux pères.

            Le public sans pitié, celui qui pense toujours que le torero ne s’expose pas assez ou que le taureau ne tue pas un nombre satisfaisant de chevaux, ou que l’épée du matador ne s’enfonce pas suffisamment profond dans le cœur de l’animal, sera absent. Nous n’entendrons de la bouche des spectateurs enroués et excités les terribles mots de « froussard !», « fripon ! », « idiot ! » lancés à quelque malheureux picador, peut-être monté sur un cheval à moitié famélique et blessé, affrontant, pique en arrêt, un taureau aux yeux injectés et aux cornes baissées.

            Il manquera à cette exhibition les dangers nouveaux et toujours  inattendus qui maintiennent les nerfs sous tension.

            “Señor” Fernández essaiera de nous offrir une course de taureaux, mais il sait que, pour tenir compte des sentiments du public, il doit la dépouiller de ses caractéristiques sauvages et authentiques.

            Combien est splendide et terrible une course de taureaux à Madrid ! L’amphithéâtre se remplit entièrement trois heures avant la corrida. On paie les prix les plus élevés pour les places assises. Des personnes dépourvues d’argent s’en font prêter pour aller à la corrida. Tout le monde boit, mange et crie. Des plaisanteries piquantes chatouillent les oreilles des jeunes filles les plus élégantes. Le soleil brille et brûle. Il y a un tumulte de pandémonium. Les spectateurs sifflent, applaudissent, se giflent, et les couteaux brillent.

            Enfin, le président de la fête entre dans sa loge. Le roi y assiste fréquemment. Il est accompagné de la reine. Il agite un mouchoir. Y répond une formidable explosion d’applaudissements. La trompette sonne. Un officiel en costume Philippe IV, sur un fringant coursier, va jusqu’à la loge du président qui laisse tomber dans son chapeau emplumé la clé du “toril”, ou corral où sont enfermés les taureaux. Il repart au galop et jette la clé au chef du groupe des toreros.

            Cette cérémonie terminée, suit un spectacle éblouissant, romantique et animé. Il s’appelle le “despejo ” [entre guillemets dans le texte : évacuation de l’arène avant de lâcher le premier taureau ; en réalité, J.Martí fait une erreur, confondant le despejo et le “paseo ”, défilé des toreros (NdT)]. Tous les toreros, trompe-la-mort, saluent le président. Le chef s’appelle “ la espada ” [(sic : cette erreur est étonnante, il aurait dû écrire “ el  espada”) entre guillemets dans le texte : porteur de l’épée, matador (NdT)]. Chaque espada a ses assistants, sa “cuadrilla”. Ils se déplacent lentement et avec grâce, leurs costumes brillent à la lumière du soleil. Les chulillos, dont la mission est de distraire et de fatiguer le taureau par l’incessant mouvement de leurs petites capes et les “banderilleros”, qui clouent des dards dans sa peau, suivent Frascuelo, Lagartijo, Machío, Arjona, le vieux Sanz, les grands matadors qui sont adulés par les femmes et respectés par les hommes. Les picadors, vêtus de larges pantalons de cuir jaune, de chapeaux de peluche grise à bords rigides et les jambes gainées de fer suivent ceux qui vont à pied. Invariablement ils pèsent trop pour leurs chevaux osseux à 10 dollars. Le “cachetero”, dont le petit couteau aiguisé donne le coup de grâce au taureau blessé, les suit. Les “mulillas”, ou mules couvertes de plaids multicolores et chargées de bruyantes clochettes clôturent la procession. Ce sont elles qui traînent hors de l’arène les taureaux et les chevaux morts.

            On salue le roi. Les mulillas sortent de l’arène. Les picadors se déploient près du toril, piques au repos. Les chulillos jettent vers la barrière extérieure leurs capes de soie et prennent leurs “capas de combate”, toutes déchirées et en loques. La trompette retentit à nouveau. Les applaudissements redoublent. Une porte massive s’ouvre, au bout d’un corridor étroit et obscur, et le taureau entre en piste. Pour le rendre plus furieux, on l’a maintenu dans une obscure prison, sans nourriture ni eau, et il a été torturé à coups de pique. Aveuglé par le torrent de lumière, effrayé par les cris qui l’accueillent, indécis quant à sa première attaque, il s’arrête, gratte le sable avec colère, baisse la tête et regarde se ennemis avec férocité.

            Il est possible qu’il se jette tel l’éclair sur un picador. Le cheval reçoit le terrible choc et, blessé à mort, il est  jeté contre la barrière. En général, le picador reste enseveli sous sa pauvre bête. Il peut aussi arriver que le taureau choisisse un chulillo pour sa première attaque. L’habile homme traîne sa cape derrière lui ou la jette d’un côté pour distraire l’attention du taureau furieux, et, en atteignant la barrière, la saute en un éclair, comme un oiseau sans ailes.

            Maintenant, ce qui n’était qu’un jeu devient sérieux. La foule s’enthousiasme, affole le taureau, insulte les toreros et réclame la mort d’encore plus de malheureux chevaux.

            Quand le picador tombe, les chulillos provoquent le taureau pour éviter qu’il blesse l’homme. Ils entourent l’animal de leurs capes et, finalement, sur intervention de la trompette, le travail des chevaux s’achève et commence celui des banderilleros.

            Les chulillos, encouragés par les cris de la multitude, avancent vers le taureau. Ils agitent devant lui de petits bâtons sur lesquels sont collés des morceaux de papier de couleurs vives. Leur frémissement ressemble au froissement de la soie. Des dards au bout de ces petits bâtons permettent de les clouer dans le cou du taureau. Parfois le “banderillero” se place presqu’entre les cornes de la bête en fureur, le mufle de l’animal à ses pieds, et plante ses dards dans la chair tremblante. Le taureau rugit et mugit. Il fonce, recule, s’arrête, charge et charge encore et finalement se déplace autour de l’arène, sa grande échine couverte du panache des dards cloués dans son cou. Il faut encore tuer plus de chevaux. Bien que les faibles pattes du taureau puissent à peine le soutenir, bien que les flots de sang ruissellent sur son corps et bien qu’il emplisse le cirque de ses mugissements de douleur, une “banderilla” de feu est lancée contre son cou. En pénétrant dans la chair, la “baqueta” [baguette (NdT)]  du dard prend feu. L’odeur de chair brûlée emplit l’air et une fumée noire monte en spirales du cou ensanglanté. Le mugissement du malheureux animal devient horrible. Parfois, le taureau se couche sur le sable et refuse de continuer à se battre. Un homme s’approche alors, armé d’une faux aiguisée attachée à un bâton et coupe les genoux [J.Martí aurait dû écrire « jarrets » (NdT)] et les pattes de l’animal sous les applaudissements de la foule. Des larmes jaillissent des yeux rougis. Le taureau couché tente de se relever. Il se traîne au sol. Il veut vivre encore mais on l’achève avec des couteaux.

            Habituellement, le matador vient après les banderilleros. Il cache son épée dans une “ muleta” rouge. Dans sa main droite, il tient sa “montera”, un beau bonnet rond, et s’adresse avec grâce à la loge présidentielle à laquelle il offre sa victime. « Au roi ! », « à la reine ! », « aux femmes andalouses ! ». Au cours de cette offre [brindis (NdT)], les choses les plus originales et les plus extravagantes sont dites. La multitude laisse libre cours à un sourd murmure. Le matador indique à sa cuadrilla le lieu où il désire tuer le taureau. Les chulillos agitent leurs capes devant le mufle de l’animal fatigué et l’amènent vers l’endroit choisi par le matador, qui s’avance.

            L’animal a été aiguillonné par les picadors, affaibli par les dards des banderilleros et abruti par les cris de la multitude et la chasse des chulillos. L’espada [le matador (NdT)] l’aveugle par les rapides mouvements de sa cape cramoisie ; le taureau, trompé, se jette vers le tissu et l’espada lui porte une estocade dans le cœur. Parfois l’espada manque son coup et blesse le taureau au cou. Le sang gicle de la bouche de l’animal. Nulle langue n’est capable de prononcer des paroles plus féroces que les épithètes lancées au matador par la multitude frustrée qui attendait une habile estocade.

            On pourrait penser que l’on va tuer le matador. On le siffle et on arrache des morceaux de laine des sièges pour les lui jeter. Par contre, si la feinte réussit, des cigares, des chapeaux, des capes et même des éventails des dames obscurcissent le ciel. La quantité de cadeaux qui tombent dans l’arène empêche parfois que le matador puisse continuer à faire d’autres révérences à ceux qui occupent la loge présidentielle. La musique joue, il y a encore plus de cris, tandis que les mulillas, au son de leurs clochettes, traînent les chevaux  morts et le taureau encore chaud. Elles laissent derrière elles une grande traînée de sang.

            La trompette retentit pour la troisième fois. Le “toril” est à nouveau ouvert et un autre taureau apparaît. On l’aiguillonne, on le brûle et finalement on le tue, parfois avec dix, parfois avec vingt estocades. Lors de chaque corrida huit taureaux sont tués. Si un taureau blesse un homme et que celui-ci reste au sol, laissé pour mort, personne n’y attache d’importance. Le spectacle continue comme si de rien n’était, et parfois on applaudit le taureau. S’il donne un coup de corne à un auxiliaire avant que ses  compagnons puissent lui venir en aide, pas un seul cri d’effroi ou un murmure de pitié ne vient de la multitude. L’homme est conduit à l’hôpital, blessé ou mort. L’incident, naturellement, produit quelque agitation, mais le sport continue et les femmes n’abandonnent jamais leurs places.

            Quand un taureau blesse deux ou trois matadors et tue seize ou dix-sept chevaux, sa photographie est très demandée. Tout le monde l’achète. Sa tête est vendue au prix fort, et elle finit comme décoration dans la résidence de l’un des amoureux de ce sport. Ainsi se déroule une course de taureaux espagnole, dans toute sa nudité. Heureusement, Mr. Bergh nous évitera un semblable spectacle à New-York. « 

“The Sun”. New-York, 31 juillet 1880.

Notes du Traducteur :

  • Les guillemets “ ” ou  «  » sont utilisés tels que J.Martí les a utilisés dans son texte original en anglais.
  • J’ai cherché à respecter autant que faire se peut le style de l’auteur : répétitions, paragraphes, exagérations, vocabulaire parfois désuet, etc.
  • On ne peut bien comprendre ce texte qu’en le replaçant dans son époque (la lutte de libération de Cuba a déjà commencé). L’Espagne est donc l’ennemie et José y a été déporté, après son arrestation, de 1869 à 1873. La corrida, elle, n’avait pas encore les codifications actuelles.
  • Je n’ai pas réussi à trouver de références sur la corrida prévue à New-York et dont il est question ici. A-t-elle finalement eu lieu ?

Michel MARCOS. (El Quijote).

« Lettre au président de la république » par Henri de Montherlant

Dans son ouvrage Les bestiaires, Henry de Montherlant, élu à l’Académie française en 1960, confesse sa fascination pour la tauromachie. L’édition originale des Bestiaires est parue en mai 1926, d’abord chez Mornay puis chez Grasset. L’édition de 1929 dans La Bibliothèque reliée de Plon comporte en ouverture une lettre adressée par l’auteur au président de la République française, Gaston Doumergue (qui occupa cette fonction de 1924 à 1931) natif d’Aigues-Vives où sa maison existe encore. Il s’opposa, seul contre tous les autres membres de la commission parlementaire, à la modification de la loi Grammont et finit par avoir raison de ses adversaires.

« Lettre à M. GASTON DOUMERGUE

Président de la république française.

Président,

C’est à vous que nous devons les courses de taureaux, avec mise à mort, dans le Midi de la France. Bien qu’elles fussent entrées depuis un demi-siècle dans les traditions du peuple méridional – depuis l’origine elles lui appartenaient par les profondeurs –, une commission parlementaire avait été nommée, en 1900, pour statuer sur elles. Seul contre la commission entière, vous êtes parvenu à faire triompher la foi. Je me plais dans cette parole que vous dîtes à vos adversaires, et qui a l’accent triste de Sénèque : « On comprend que les hommes aient peu d’amis quand les animaux ont en tant. »

Peut-être vous souveniez-vous encore d’une autre phrase : « Les combats de taureaux n’ont pas peu contribué à maintenir la vigueur chez la nation espagnole. » Mais sans doute Jean-Jacques Rousseau, qui en est l’auteur (dans le Gouvernement de la Pologne) est-il lui aussi une brute inhumaine et un suppôt de la régression.

Vous êtes né et vous avez été nourri dans la religion du Taureau. A Nîmes la violente, cette Rome des Gaules, la cathédrale, l’arc d’Auguste, le cirque, où on luttait contre les cornus du temps de Suétone, portent sculptée dans leur pierre la bête magique. J’ai vu vingt mille hommes, aux arènes, acclamer le Soleil se dévêtant d’une nuée. Leurs entrailles, sinon leur esprit, savaient que depuis trente siècles elles adoraient le Soleil et le Taureau qui est un signe solaire. « Dans le Midi taurin, la passion des Taureaux a des racines plus profondes qu’en Espagne même. » Pour avoir dit cela, Président, – qui est si juste, bien que si surprenant pour les profanes, – il faut avoir mesuré en soi cet amour.

Dans votre bureau de l’Élysée, entre une bibliothèque et un jardin, qu’il serait charmant de causer taureaux (et rien que cela, grand Dieu !). C’est vous qui me le raconteriez : tout petit garçon, quand votre père vous emmenait à la course au village, il avait la coquetterie de passer, la course déjà en train, le plan où le taureau était lâché. Il vous tenait fortement le poignet ; tout de même, vous étiez bien content que la bête fût de l’autre coté. Quelques années plus tard, au cours d’une de ces chevauchées où les gardians de Camargue arrivent au galop dans le village, entourant le troupeau qui va donner la course, un jour, vous avez été renversé par un des taureaux, et puis, à peine relevé, vous vous êtes mis à sa poursuite avec vos petits camarades.

Deux députés français, de passage à Cordoue au moment de l’enterrement du grand Lagartijo, envoyèrent une magnifique couronne : elle portait votre nom et celui de M. Pams, un Catalan. Et vous étiez ministre quand, à Aigues-Vives, pendant une course libre, vous êtes descendu dans la piste. Même vous avez été, un instant, chargé par le fauve.

Dans la façade de l’église de Caveirac, un autel taurobolique rappelle un taurobole donné à Nîmes, au IIIe siècle, en l’honneur de l’Empereur. En votre honneur, Président, combien je voudrais… ! Mais non, ces pages ne vous seront pas dédiées. Elles vous gêneraient. Pire, peut-être. De nombreux humanitaires se vantent d’avoir tiré des coups de revolver sur les toreros venus donner une petite course aux environs de Paris, il y a quelque trente ans. La bonté est comme beaucoup de produits : la vraie guérit, les contrefaçons peuvent tuer. Je frémis à l’idée de déchaîner sur vous une terreur rose.

Laissez-moi donc l’offrir, ce livre, au peuple méridional, à ceux surtout du Languedoc et de Provence, qui honorent leur dieu et leur fleuve avec le même nom [1]. C’est un des « frères catalans », célébrés par Mistral, qui élève pour eux la libation dans une nouvelle Coupe : un rhyton de sang noir, en forme de tête de taureau ».

Les Bestiaires : Dans ce roman, le héros s’appelle Alban de Bricoule, jeune garçon sous lequel il n’est pas interdit de discerner un autoportrait de Montherlant adolescent. Alban a reçu pour sa première communion un exemplaire de Quo Vadis : « Depuis ce temps, peut-on lire dès les toutes premières lignes du roman, Alban était Romain. Il avait sauté les pages consacrés à l’apôtre Pierre. » Et encore : «  Le mot arène avait sur lui un pouvoir électrique… ». Alban assiste donc d’abord à des courses dans le sud de la France, le pays taurin, puis descend jusqu’à Madrid. A Hendaye, il entend la langue espagnole, « comme la voix de la femme aimée ». A 15 ans, il part pour l’Andalousie prendre des cours de tauromachie et affronter le taureau…

Cette « adresse » de Montherlant à Gaston Doumergue, s’inscrit dans notre série de découvertes de grands textes méconnus de la littérature taurine pendant le confinement que nus subissons. Nous aurons ainsi une (petite) idée de la somme de grands intellectuels, penseurs, romanciers, poètes qui se sont intéressés à notre passion et qui ont mis leur talent à la défendre ou simplement à la décrire.

Vous avez certainement un texte qui vous a touché particulièrement, vos suggestions sont les bienvenues. Ecrivez nous : pierrevidal.ratabou@orange.fr

« Les carnets » de Joseph Peyré (II)

Poursuivons la lecture des travaux préparatoires aux romans taurins du grand écrivain Joseph Peyré, injustement oublié aujourd’hui. Ces fameux « carnets » représentent un trésor unique pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la tauromachie. Autant dire pour tout aficionado. Trésor aussi pour ceux qui s’intéressent à la période de l’histoire de l’Espagne qui correspond au départ du roi Alphonse XIII, auquel Peyré assistera, et aux difficultés de la seconde république, avant le coup d’état et le début de la guerre civile.

Jospeh Peyré note dans ses carnets les honoraires de « La Union de picas » en 1933, syndicat vertical des picadors :

« Groupe spécial, Belmonte 1 picador et 1 banderillero à 750 pesettes, premier groupe Marquez 2 picadors et 2 banderilleros à 400 pesettes ». Il va jusqu’à noter ce détail: « carnet d’identité  avec feuillets ou timbres annuels des cotisations. Un picador non despedido au 15 décembre est considéré comme gardé par le matador ».

« Guadalquivir » le second roman de la trilogie taurine de Peyré après « Sang et lumières » et avant la « Tour de l’or »

C’est donc un gros travail d’investigation et ces carnets au style elliptique écrit dans ce sabir franco-espagnol qui caractérise la critique taurine en témoignent. Peyré observe, fouille, cherche le détail tout cela dans un souci d’authenticité. Ainsi l’habillement du matador :

« 3 paires de bas : coton gris. Caoutchouc. Soie rose. Escarpins servent une fois : semelle cuir léger strié contre glissades. Gilet soie. Caleçon. Chemise fil devant « bouillonné ». Dans écrin avec parure –cadeau inutile de Maribel- : 3 paires boutons rubis-monture or- une pour le col qu’on met, les deux autres pour le plastron –qu’on ne met pas, boutonné par boutons intérieurs : on perd tout avec le taureau. L’ancienne ceinture était dangereuse, parceque la corne s’y prenait. Incidence du costume-danger. Le petit mouchoir de soie « Marquez » pour bosillo blanc. La montera : soie brodée sur velours –dans carton de cuir- les épées à l’air. Les 3 puntillas sans étui : l’une pour couper oreilles. La casserole à éponge pour laver les épées ». 

 Mais si le regard de Peyré est parfois ironique, il reste toujours humain ; on sent qu’il y a chez lui de l’empathie pour ce monde dur mais attachant où, chacun à sa place, possède ses qualités et es défauts. Ce qui le fascine ce sont les ressorts de cet univers, ces lois souterraines, cette hiérarchie complexe et ce destin amer toujours qui attend le personnage central, la vedette, la « figura ». Il est admis dans le premier cercle des vedettes du moment, rapporte les montants des contrats des uns et des autres, décrit leurs manies souvent puériles, leurs dépenses les plus intimes note ce qui fait leur intérieur, fouille les armoires où sont rangés leurs costumes, mentionne leurs couleurs et leurs ornements.

« Vestiaire de Marquez

Fait quatre costumes par saison à 2000 pesetas. Le capote de paseo à 2500 pesetas. Costume rose, brodé de blanc ça ressemble aux roses. La pierre est verte (donc la ceinture de soie et la cravate assortie) mais elle existe set aux épaules. Sur le devant, la veste est brodée de soie. Les deux pompons arrière des épaulettes sont enveloppés dans des sachets. Vu le capote de paseo qui porte brodés les fers de toutes les  ganaderias. Ornement sacerdotal. Les fleurs sont, l’œillet, la rose, la pensée ».

Et Peyré note à part, préparant son roman : « Faire le costume au repos. Drame du costume. Le même que celui de la course et il faudra le montrer au dénouement ».

Joseph Peyré s’intéresse aux modestes, à ces banderilleros qui courent le contrat ; à leur quotidien : ces hôtels minables, la frugalité de leurs repas et aux combines qui leur permettent de survivre. Pittoresques, ils sont la chair à canon d’un spectacle sans pitié, mortel souvent et qui est une sorte de métaphore du chaos dans lequel le pays va être bientôt précipité. Peyré est proche de ses interlocuteurs, il porte sur eux un regard plein d’humanité. Ainsi sur le plus humble de ce monde rouage indispensable néanmoins : le mozo de espada ou, comme il le dit, mozo de estoque ; on devait nommer cette fonction ainsi à cette époque.

« Bonilla de Marquez-Usé à 40 ans, tellement de plis visage que les yeux presque fermés. Porte des costumes de son maître, dont il est ainsi le double. Se muera mi madre ! Il a dans carnet sale effigie du Christ et photo où il tient l’anse marchande de fleurs, coupée, à cause de la famille. Solozarno lui donne le sueldo : un douro par jour. Marquez des cadeaux qui lui font 60 douros par mois. « Ganar el cocido ». Pied abimé par un taureau. Non ! Par maladie et cachots. 6 mois de cellule pour avoir donné trois coups de couteau rue de Jerez. Où il était verrier.  Enfant toréait le bétail du matadero. A Salamanca enfant on l’appelait « niño de los quites dobles ».

Tout cela ne s’invente pas… Et Antonio Marquez Serrano le Ricardo héros du roman, « Sang et Lumières » qui obtiendra le Goncourt qui va se marier avec la grande chanteuse Conchita Piquer aura vécu, comme le dit le critique taurin César Jalon, Clarito: « une vie professionnelle à la merci des circonstances bien plus qu’en lutte contre elles ». Il ne laissera pas une grande trace dans l’histoire de la corrida. C’était un torero classique, académique mais froid et manquant de charisme. Il va cependant être parmi les plus sollicités à la fin des années trente. Il aura totalisé 403 corridas quand il aura pris sa retraite en 1938. En 17 ans de carrière c’est un chiffre à la fois considérable mais limité pour ce que l’on appelle une « Figura » c’est-à-dire une star des ruedos. C’est aussi un matador emblématique du milieu avec lequel il restera lié jusqu’à sa mort devenant un éleveur de premier plan.

Pierre Vidal

PS En réponse à vos demandes: Ces « carnets de Joseph Peyré » n’ont toujours pas été édités, hélas!

Si vous avez des textes à faire partager, inédits ou pas, envoyez les moi que, dans ces moments d’angoisse, nous vivrons, grâce au génie des écrivains, notre belle et grande passion: les toros.

pierrevidal.ratabou@orange.fr

« Les carnets » de Joseph Peyré (I)

Joseph Peyré (Photo Journal Sud-Ouest

Après le très beau texte d’Exbrayat hier, toujours dans l’intention de mettre en lumière des pages méconnues en relation avec la corrida, histoire de faire briller la flamme de l’espoir et de goûter au miel de l’évasion dans ces périodes très dures pour nous tous, partons maintenant avec Joseph Peyré, un écrivain qui, comme mes amis le savent, m’est cher car il a évoqué le monde taurin avec authenticité et romanesque.

Joseph Peyré (1892-1968) d’origine béarnaise (né à Aydie à côté de Garlin) a obtenu le prix Goncourt pour « Sang et Lumières ». Il a été baptisé par la critique Espagnole le Hemingway français. Voici un extrait de l’intervention que j’ai faite lors d’un colloque récent sur son oeuvre à L’Université de Pau (UPPA).

Pierre Vidal

« J’ai eu l’occasion de consulter et de transcrire « Les carnets de Joseph Peyré » il y a maintenant plus de vingt ans. Son neveu Pierre Peyré en est le dépositaire. Ces carnets ont été écrits lors de son passage à Madrid à la fin des années trente, avant le début de la Guerre Civile Espagnole au moment le plus critique de la jeune république. Il était alors correspondant de la presse française, un des rares témoins de première main de cette époque troublée, pour ne pas dire dramatique. C’était déjà une signature prestigieuse mais ses observations témoignent d’une grande qualité d’écoute et d’observation. C’est un vrai travail d’enquête à l’ancienne, c’est-à-dire au plus près des individus qu’ils soient puissants ou misérables. Une enquête qui a été menée principalement dans le milieu taurin de la période et qui a servi à l’écriture de sa trilogie consacrée à la corrida.  

(…) Ce sont des témoignages de première main, ceux recueillis auprès des banderilleros ou des revisteros, ces journalistes spécialisés, sur les succès, les échecs, les blessures les plus graves mais aussi le fonctionnement du milieu taurin opaque par définition. Peyré réussit à noter par exemple les sommes que chaque acteur du mundillo du plus modeste au plus célèbre recueille. Il entre chez les toreros les plus célèbres et fait l’inventaire de leur mobilier, de leur garde-robe où s’accumulent les précieux costumes de lumière. Il note leurs dépenses dans les restaurants, les tablaos ces boîtes de flamenco, ces aumônes ou ces dons attribués à leurs obligés, les revisteros notamment. Il sait le nom des prostituées qu’ils fréquentent régulièrement et ce qu’elles demandent. Il connaît les souteneurs, qui souvent appartiennent au milieu taurin. Et on le voit bien clairement : tout s’achète, sauf le courage. Et les toreros sont les victimes d’un entourage avide qui vit à leur crochet ».

Voici quelques extraits de ces carnets:

« Saouleries de Marquez

Fêtes sombres organisées au Palace par Bonilla, avec Corrochano (grand critique taurin de l’époque). Le tenancier. Chicote (sa boîte existe encore, c’est un classique madrilène). Au moins 5000 pesetas. Un jour parti pour toréer au campo,en traje corto, reste à Villarosa, effondré par terre entre deux chaises, un billet de mille pesetas à la main et chantonnant devant les chanteurs de flamenco ».

Joseph Peyré évoque aussi le sort terrible des plus modestes dans ce Madrid glacée et affamé. On pense alors à la fameuse nouvelle d’Ernest Hemingway « La capitale du Monde »:

« Les picadors

Salvador Molina . « Panadero » 93 kilos.1m 73.Né à Puente de Vallecas- Ferrovario. Besoin de manger. Salaire 7 ptas par jour. Sauf dimanche- 8 personnes à nourrir, dont ses deux enfants-Beau-frère au chômage. Entre à l’Union des Picadors par Atienza après avoir toréé 10 courses sin cobrar (c’est-à-dire sans avoir été payé). Le tarif est alors de 100 pesetas par novillada 125 par corrida mais l’empresa de caballos ne le paie que 40 à 45 pesetas gardant le reste. Couche dans écuries au pied des chevaux ».

A suivre…

Page 1 sur 21

© 2020 Corridasi - Tous droits réservés